L'histoire
Chez un roi zoulou, une reine attend un enfant. Un jour, alors qu'elle est seule, l'enfant se met à parler dans son ventre. Le roi, inquiet, fait sortir tout le monde de la case. L'enfant naît, et aussitôt il se met debout. « Viens, que je m'occupe de toi », dit sa mère. « Non, répond-il, je le ferai moi-même : je suis déjà un homme du conseil. » C'est Uthlakanyana.
Il entre dans l'enclos du bétail, où les hommes mangent la viande d'un bœuf qu'on vient de tuer. Les hommes s'enfuient, effrayés, puis reviennent, émerveillés : « Ce n'est pas un enfant, c'est un vieil homme ! » Uthlakanyana propose une épreuve : que son père lance une cuisse de bœuf au bas de l'enclos, et que tous, hommes et garçons, courent la chercher. Celui qui la rapportera sera le vrai homme. Tout le monde se bouscule vers la porte, en haut de l'enclos. Lui se glisse par le bas, à travers la palissade, et revient déjà avec la cuisse quand les autres arrivent à peine.
Puis il propose aux hommes de ranger leur viande dans leurs cases. Il la porte en réalité chez sa mère, en laissant chez chacun une natte tachée de sang comme fausse preuve. Personne ne retrouve sa part. Les femmes du village se méfient : un tel enfant, disent-elles, n'est pas né comme les autres.
Uthlakanyana part ensuite à l'aventure. Il vide les pièges à oiseaux des autres, il échappe à des ogres qui voulaient le faire cuire, il trompe un lièvre et un léopard. Toujours plus malin que les puissants, mais rarement honnête.
Plusieurs épisodes du conte sont cruels ; cette fiche les résume sans les raconter.
Un autre récit zoulou : le caméléon et le lézard
Selon un récit recueilli à la même époque, Unkulunkulu, l'ancêtre des humains, envoya un jour le caméléon porter aux hommes ce message : « Que les hommes ne meurent pas. » Le caméléon partit, mais il avançait lentement, et il s'arrêta en route pour manger des baies. Plus tard, Unkulunkulu envoya le lézard avec un autre message : « Que les hommes meurent. » Le lézard courut, arriva le premier et délivra son message. Quand le caméléon arriva enfin, il était trop tard : la parole du lézard avait été reçue. Voilà pourquoi, dit le récit, les humains meurent. Les Zoulous en ont tiré une expression : « marcher comme un caméléon », c'est-à-dire avancer très lentement.
D'où vient ce récit
Les Zoulous vivent surtout en Afrique du Sud, dans la province du KwaZulu-Natal. Leurs contes, les izinganekwane, se racontaient le soir.
Au XIXe siècle, le missionnaire anglais Henry Callaway a demandé à des conteurs zoulous de lui dicter leurs récits. Il les a publiés en 1868, en zoulou avec la traduction anglaise en face, sous le titre Nursery Tales, Traditions, and Histories of the Zulus, puis en 1870 un livre sur les croyances zouloues où figure le récit du caméléon. Ces livres sont dans le domaine public. Callaway le comparait à Tom Pouce, le minuscule héros des contes anglais.
Ce que dit ce récit
Uthlakanyana fait rire parce qu'il renverse l'ordre des choses : le plus petit, celui qu'on prend pour un bébé, ridiculise les vieux et les forts. Mais le conte ne fait pas de lui un modèle. Callaway lui-même remarquait que, dans un récit voisin des Basotho, le héros Litaolane, lui aussi né adulte, utilise sa force pour délivrer son peuple d'un monstre, alors qu'Uthlakanyana ne pense qu'à lui. Les deux contes posent la même question : à quoi sert l'intelligence, si elle ne sert qu'à soi-même ?
Le caméléon, lui, rappelle qu'un message important ne supporte pas d'attendre.
Ses cousins dans le monde
- Au Mali, le héros du conte qui a inspiré Kirikou naît lui aussi tout seul en parlant.
- Le récit du message de vie et de mort apporté trop tard existe dans une grande partie de l'Afrique, avec d'autres animaux : un chien, un lièvre, un oiseau.
- En Europe, Tom Pouce et le Petit Poucet sont tout petits et plus malins que les ogres.
Pour aller plus loin
- Kirikou et le conte d'origine, un autre enfant prodige.
- La jeune fille qui fit les étoiles, des récits des San, voisins des Zoulous.
- Le conte et la tradition orale.
Le savais-tu ?
- Les contes d'Uthlakanyana ont été publiés en 1868 en zoulou, avec la traduction anglaise en face, d'après des conteurs zoulous.
- Dans les contes, Uthlakanyana n'est pas plus grand qu'une belette, mais il ridiculise tous les hommes du village.
- « Marcher comme un caméléon » veut dire, en zoulou, avancer très lentement, en souvenir du messager trop lent.
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