L'histoire
Un agneau boit tranquillement l'eau claire d'un ruisseau. Un loup arrive, le ventre vide, et cherche une raison de le dévorer. « Comment oses-tu salir mon eau ? » L'agneau répond poliment qu'il boit vingt pas plus bas que le loup : l'eau coule du loup vers lui, il ne peut donc pas la troubler.
Le loup change d'accusation : « Tu as dit du mal de moi l'année dernière ! » « Comment aurais-je pu ? Je n'étais pas né, je tète encore ma mère. » « Alors c'était ton frère ! » « Je n'en ai pas. » « Alors quelqu'un de ta famille ! Vous, vos bergers et vos chiens, vous ne m'épargnez jamais. » Et sans écouter davantage, le loup emporte l'agneau au fond des bois et le mange.
La fin est triste, et c'est voulu : la fable montre une injustice, pas une récompense.
Le texte de La Fontaine
Fable du livre I (1668). Les répliques de la fin sont ici entre guillemets pour qu'on sache qui parle :
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un loup survint à jeun, qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'elle ;
Et que, par conséquent, en aucune façon
Je ne puis troubler sa boisson.
Tu la troubles ! reprit cette bête cruelle ;
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né ?
Reprit l'agneau : je tette encor ma mère.
« Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. »
« Je n'en ai point. » « C'est donc quelqu'un des tiens ;
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge. »
Là-dessus, au fond des forêts
Le loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
Quelques mots : tout à l'heure voulait dire, au XVIIe siècle, « tout de suite » ; se désaltérer, c'est boire quand on a soif ; une onde pure est une eau claire ; médire, c'est dire du mal de quelqu'un ; sans autre forme de procès veut dire sans jugement.
D'où vient ce récit
La fable vient d'Ésope, conteur grec du VIe siècle avant notre ère. Dans la traduction d'Émile Chambry, le loup finit par avouer : « Quelle que soit ta facilité à te justifier, je ne t'en mangerai pas moins. » Le poète latin Phèdre, au Ier siècle de notre ère, en a fait la toute première fable de son recueil. La Fontaine (1621-1695) l'a reprise en 1668 en y ajoutant ce qui fait sa force : l'agneau parle comme à un roi, « Sire », « Votre Majesté ».
Ce que dit ce récit
Attention au premier vers : « La raison du plus fort est toujours la meilleure » est ironique. La Fontaine ne dit pas que le plus fort a raison ; il constate que le plus fort impose sa raison, même quand elle est absurde. L'agneau a tous les bons arguments, il ne gagne pas.
La fable vise les puissants de son temps, à la cour du roi Louis XIV, où le loup qu'on appelle « Sire » ressemble beaucoup à un roi. Elle reste actuelle partout où quelqu'un de plus fort invente des prétextes pour écraser quelqu'un de plus faible : un harceleur dans une cour d'école, un pays qui en envahit un autre. Elle montre pourquoi les sociétés ont inventé les tribunaux et les droits : pour que la force ne décide pas seule.
Ses cousins dans le monde
La fable a traversé les siècles et les langues : Ésope en grec, Phèdre en latin à Rome, la poétesse Marie de France en ancien français au XIIe siècle, puis La Fontaine, et en Russie le fabuliste Ivan Krylov, qui en a écrit sa propre version en 1808. Partout, le loup trouve un prétexte, et partout l'agneau perd : c'est ce qui rend la fable si forte.
Pour aller plus loin
- Le Corbeau et le Renard, une autre fable du livre I.
- Le Petit Chaperon rouge, un autre loup qui trompe par la parole.
- Le Lion et le Rat, un puissant qui épargne le faible, et s'en trouve bien.
Le savais-tu ?
- Au XVIIe siècle, « tout à l'heure » voulait dire « tout de suite » : La Fontaine annonce qu'il va montrer sa morale immédiatement.
- Le poète latin Phèdre, au Ier siècle de notre ère, avait placé Le Loup et l'Agneau en toute première position de son recueil de fables.
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