L'histoire
Un hiver, dans un village de montagne couvert de neige, un homme pauvre et honnête rentre chez lui avec un fagot de bois. Au bord du chemin, il voit une grue qui se débat, une aile prise dans un piège. Il la délivre avec douceur, et l'oiseau s'envole au-dessus des collines blanches.
Le soir même, pendant une tempête de neige, on frappe à sa porte. Une jeune femme demande un abri pour la nuit. L'homme l'accueille, partage son maigre repas, et elle finit par rester et devenir son épouse.
Voyant qu'ils manquent de tout, la jeune femme s'installe dans une petite pièce où se trouve un vieux métier à tisser. « Je vais tisser pour toi, dit-elle. Mais promets-moi une chose : ne regarde jamais dans cette pièce pendant que je travaille. » Pendant plusieurs jours, on entend le bruit du métier. Elle en sort pâle et amaigrie, avec une étoffe d'une beauté extraordinaire, qui brille comme la neige au soleil. L'homme la vend très cher au marché.
L'argent est vite dépensé, et l'on demande déjà une autre étoffe. L'homme supplie sa femme de tisser encore. Elle accepte, de plus en plus fatiguée. Un jour, ne pouvant plus résister à sa curiosité, il fait glisser la porte et regarde. Devant le métier, il n'y a pas de femme, mais une grue, qui arrache une à une ses propres plumes pour les tisser dans l'étoffe.
La grue l'a vu. Elle reprend la forme de la jeune femme, lui tend la dernière étoffe et dit doucement : « Je suis la grue que tu as sauvée. Je voulais te remercier. Maintenant que tu connais mon secret, je ne peux plus rester. » Elle redevient oiseau et s'envole dans le ciel d'hiver, pour ne jamais revenir.
D'où vient ce récit
Tsuru no ongaeshi, « la grue qui rend un bienfait », est un conte populaire japonais sans auteur connu, transmis sans doute depuis le XVe siècle. Il existe en de nombreuses versions selon les régions : dans certaines, la grue devient la fille d'un vieux couple ; dans d'autres, l'épouse d'un jeune homme, et l'on parle alors de Tsuru nyōbō, « la femme grue ».
La ville de Nanyō, dans la préfecture de Yamagata, au nord du Japon, se dit le pays de ce conte : un temple y conserve la légende d'un homme, Kinzō, qui sauva une grue maltraitée par des enfants, et un musée y raconte l'histoire au milieu des métiers à tisser de la soie. En 1949, le dramaturge Kinoshita Junji en a tiré une pièce de théâtre célèbre, Yūzuru, « la grue du crépuscule », devenue ensuite un opéra.
Ce que dit ce récit
Le conte parle d'abord de gratitude : la grue rend le bien qu'on lui a fait, jusqu'à s'épuiser. Il parle aussi de confiance et de promesse : l'homme perd ce qu'il a de plus précieux parce qu'il n'a pas tenu parole. Enfin, dans beaucoup de versions, c'est la cupidité qui pousse l'homme à demander toujours plus d'étoffes, sans voir que sa femme s'y use. Le directeur du musée de Nanyō rappelle aussi que la grue était un oiseau familier au Japon avant que la chasse ne la fasse presque disparaître, à la fin du XIXe siècle.
Ses cousins dans le monde
- En Europe, les contes de femmes-cygnes racontent des oiseaux qui deviennent des épouses et repartent quand on découvre leur secret.
- Dans la mythologie grecque, Psyché perd son époux Éros pour avoir voulu voir son visage malgré l'interdiction.
- En France, la fée Mélusine quitte son mari, qui l'a regardée le jour où il ne devait pas.
- Au Japon même, l'animal qui remercie son sauveur se retrouve dans Urashima Tarō.
Pour aller plus loin
- Urashima Tarō, une autre promesse brisée.
- Momotarō, le héros le plus célèbre des contes japonais.
- L'estampe japonaise et la peinture chinoise, où la grue est un motif aimé.
Le savais-tu ?
- Tsuru no ongaeshi veut dire « la grue qui rend un bienfait » : le titre japonais résume toute l'histoire.
- La pièce Yūzuru, tirée du conte par Kinoshita Junji en 1949, est devenue un opéra quelques années plus tard.
- La ville de Nanyō, au nord du Japon, a ouvert un musée du conte, où l'on peut aussi apprendre à tisser.
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