Qui, quand, où
Andrée Blouin, née Andrée Madeleine Gerbillat, voit le jour le 16 décembre 1921 selon la plupart des sources (d'autres documents donnent 1919), à Bessou, en Oubangui-Chari, une colonie française devenue la République centrafricaine. Elle meurt à Paris le 9 avril 1986.
Sa mère, Joséphine Wouassimba, a quatorze ans à sa naissance. Son père, un commerçant français, en a une quarantaine. Dans l'Afrique coloniale, les enfants métis, nés d'un père blanc et d'une mère noire, dérangent un ordre fondé sur la séparation des Blancs et des Noirs. Beaucoup sont retirés à leur mère.
C'est son cas. À trois ans, son père la place dans un orphelinat catholique pour filles métisses, à Brazzaville, dans l'actuelle République du Congo. Elle y connaît la faim, les coups et l'humiliation. À quinze ans, les religieuses veulent lui imposer un mariage arrangé ; vers dix-sept ans, elle s'échappe et gagne sa vie comme couturière.
Ce qu'elle a accompli
- Après la mort de son fils, elle conteste la règle coloniale qui réservait la quinine, le médicament contre le paludisme, aux Européens.
- En Guinée, dans les années 1950, elle milite pour l'indépendance et mobilise les femmes.
- En 1960, au Congo belge, elle fait campagne pour le Parti solidaire africain et fonde le Mouvement féminin pour la solidarité africaine.
- Après l'indépendance du Congo, elle devient cheffe du protocole du gouvernement de Patrice Lumumba, et l'une de ses conseillères.
- Elle raconte sa vie dans une autobiographie, My Country, Africa (« Mon pays, l'Afrique »), parue en 1983.
Comment
En faisant d'un deuil un combat. Son fils René naît en 1942. À deux ans, il a le paludisme. La quinine est rationnée pendant la guerre et réservée aux Européens : on la refuse à l'enfant parce qu'il a une ascendance africaine. Il meurt. Elle a raconté que cette mort avait été le vrai tournant de sa vie : elle comprend alors que son malheur n'est pas seulement le sien, mais celui de tout un système.
En apprenant aux côtés des militants. Mariée à un ingénieur français, André Blouin, elle s'installe en Guinée. Elle y rejoint le mouvement de Sékou Touré, qui mène le pays à l'indépendance en 1958. Les autorités coloniales l'expulsent un temps ; elle revient. Le Ghanéen Kwame Nkrumah, figure du panafricanisme, l'encourage à organiser les femmes.
En parlant aux foules. En Guinée, elle rencontre des dirigeants congolais, Antoine Gizenga et Pierre Mulele, qui l'invitent à faire campagne au Congo belge pour leur parti. Gizenga la présente à Lumumba. Elle parcourt le pays sur des routes presque inexistantes, traverse les fleuves en bac. Selon le récit de sa fille, les réunions n'attiraient d'abord que des hommes ; quand elle a expliqué que les femmes devaient compter en politique, ils sont revenus avec leurs épouses, leurs filles et leurs mères. Le 8 avril 1960, elle fonde le Mouvement féminin pour la solidarité africaine. Dans son livre, elle dit avoir mobilisé 45 000 femmes.
Au cœur du pouvoir, quelques semaines. À l'indépendance, le 30 juin 1960, elle devient cheffe du protocole et parle à la radio. La presse belge et française se déchaîne contre elle : on la traite d'aventurière, de courtisane, d'agent communiste. Dans son autobiographie, elle rapporte ces mots de Lumumba : « Nos ennemis l'attaquent sans cesse. Pas pour ce qu'elle a fait, mais simplement parce que c'est une femme et qu'elle est là, au cœur de l'action. » Quand Lumumba est renversé, en septembre 1960, elle est expulsée du Congo. Elle se réfugie en Suisse, puis en Algérie, avant de finir sa vie à Paris.
Ce que l'on sait, ce que l'on raconte
Sa principale source, c'est elle-même. Son autobiographie a été écrite avec une journaliste américaine, Jean MacKellar, et publiée en anglais en 1983, plus de vingt ans après les faits. Sa fille, Ève Blouin, explique qu'elle avait peu à peu perdu le contrôle de son texte, à cause des traductions et des réécritures. Un premier récit avait même été publié sans son accord en Italie et en Belgique au début des années 1960 ; elle a porté l'affaire en justice.
Le discours du 30 juin. On lit souvent qu'elle a écrit le célèbre discours de Lumumba. En 2001, l'année où il était entendu par la commission d'enquête belge, Victor Nendaka, un ancien chef de la sûreté congolaise, a déclaré que Lumumba avait choisi, parmi plusieurs projets, le texte rédigé par elle. D'autres versions l'attribuent à d'autres auteurs, et sa fille reconnaît qu'on ne peut pas le savoir avec certitude.
Sa place auprès de Lumumba est elle aussi racontée de façons différentes : certains témoins la décrivent comme une proche conseillère, alors qu'une journaliste qui avait suivi Lumumba écrivait en 1961 qu'elle le voyait très peu. Les surnoms que lui donnait la presse, « Pasionaria noire » ou héroïne de roman sentimental, disent surtout le regard de l'époque sur une femme en politique.
Zones d'ombre et débats
Un témoignage à la première personne. Une autobiographie montre ce que la personne a vécu, mais aussi l'image qu'elle veut laisser. Beaucoup de faits de sa vie ne sont connus que par son livre, et les historiens les croisent quand ils le peuvent avec d'autres documents.
« Communiste » ? Les autorités belges et américaines de l'époque s'inquiétaient de ses liens supposés avec le communisme. Elle se disait nationaliste africaine. Ces accusations visaient alors presque tous les proches de Lumumba ; elles en disent autant sur la guerre froide que sur elle.
Des jugements qui dérangent. Elle a écrit que la vulnérabilité de l'Afrique au cynisme et à la corruption venait de ce que ses indépendances n'avaient pas été gagnées par la guerre. Sa fille elle-même trouve la phrase provocatrice. On peut la discuter sans l'effacer.
Pourquoi l'oubli ? Sa fille, comme plusieurs de ceux qui l'ont redécouverte, y voit l'effet du sexisme, qui laissait peu de place aux femmes dans l'histoire des indépendances. D'autres raisons comptent aussi : son livre, écrit en anglais, est resté longtemps introuvable, faute de droits d'auteur récupérés.
Pourquoi on s'en souvient
Sa mémoire revient depuis peu. En 2024, le documentaire Soundtrack to a Coup d'État, du Belge Johan Grimonprez, raconte la crise congolaise en s'appuyant sur son livre ; il est primé au festival de Sundance, puis nommé à l'Oscar du meilleur documentaire en 2025. Son autobiographie est rééditée en anglais en 2025, puis traduite en français par sa fille en 2026, sous le titre Mon pays, l'Afrique. Un centre culturel Andrée Blouin existe à Kinshasa, et des professeurs d'histoire, en France, s'appuient sur son parcours pour enseigner la décolonisation.
Ce qu'on peut en retenir aujourd'hui
- Une injustice subie peut devenir un combat pour les autres. La mort de son fils l'a conduite à s'attaquer à une règle qui touchait des milliers d'enfants.
- Mobiliser, c'est aller chercher ceux qu'on oublie. Elle a fait entrer les femmes dans les réunions politiques.
- L'histoire oublie parfois ceux qui ne sont pas au premier rang. Chercher qui manque dans un récit est une façon de mieux le comprendre.
- Un témoignage précieux reste un témoignage. On peut l'admirer et le lire avec prudence.
Pour aller plus loin
- Patrice Lumumba, le Premier ministre qu'elle a conseillé.
- Le 30 juin 1960, le jour de l'indépendance et du discours dont on discute l'auteur.
- Les indépendances africaines, le mouvement dans lequel s'inscrit son engagement.
- Kwame Nkrumah, une autre grande figure du panafricanisme de son époque.
Le savais-tu ?
- L'autobiographie d'Andrée Blouin, parue en anglais en 1983, n'a été traduite en français qu'en 2026, par sa propre fille, Ève.
- Selon sa fille, la presse de l'époque surnommait le duo qu'elle formait avec Lumumba l'équipe « Lumumblouin ».
- Le documentaire Soundtrack to a Coup d'État, construit en partie autour de ses mémoires, a été nommé à l'Oscar du meilleur documentaire en 2025.
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