Qui, quand, où
Toussaint Louverture naît esclave vers 1743 sur l'habitation Bréda, une plantation proche du Cap-Français (aujourd'hui Cap-Haïtien), dans le nord de Saint-Domingue. Cette colonie française de la mer des Caraïbes est aujourd'hui Haïti. On l'appelle d'abord Toussaint Bréda, du nom de la plantation. Il meurt le 7 avril 1803, prisonnier au fort de Joux, dans les montagnes du Jura, en France.
Saint-Domingue est alors la colonie la plus riche des Antilles. Son sucre et son café sont produits par plusieurs centaines de milliers d'Africains réduits en esclavage et par leurs descendants.
Toussaint échappe aux champs de canne : il est cocher, un poste de confiance. Il est affranchi, c'est-à-dire libéré, vers 1776.
Ce qu'il a accompli
- Il rejoint l'insurrection des esclaves commencée en août 1791 et en devient, en quelques années, le chef militaire le plus habile.
- En 1794, il se rallie à la République française, qui vient d'abolir l'esclavage, et défend cette abolition les armes à la main contre l'Espagne et la Grande-Bretagne.
- Général en chef de la colonie en 1797, il prend le contrôle de toute l'île en 1801.
- Il fait adopter en 1801 une constitution qui proclame qu'« il ne peut exister d'esclaves » sur le territoire.
- Arrêté en 1802, il ne voit pas la fin : ses anciens lieutenants battent l'armée envoyée par Bonaparte et proclament l'indépendance d'Haïti le 1er janvier 1804.
Comment
En se formant lui-même. Enfant chétif, surnommé « Fatras-Bâton », il devient un cavalier réputé. Libre, il apprend à lire et à écrire, et cultive une petite exploitation de café. Quand la révolution éclate, il a près de cinquante ans : il connaît le monde des maîtres autant que celui des esclaves.
En choisissant ses alliances. On ne sait pas s'il a pris part aux premiers jours de la révolte. On le retrouve en 1793 aux côtés de Georges Biassou, un chef insurgé allié à l'Espagne, qui promet la liberté à ceux qui combattent pour elle. En août 1793, les commissaires envoyés par Paris proclament la fin de l'esclavage dans la colonie, sous la pression des insurgés ; le 4 février 1794, la Convention l'abolit dans toutes les colonies françaises. Au printemps 1794, Toussaint change de camp. Il écrira qu'il avait compris que les Espagnols voulaient, selon lui, faire retomber les Noirs dans l'esclavage. Les historiens discutent la part de conviction et d'ambition dans ce choix.
En faisant la guerre avec méthode. Il forme une armée disciplinée d'anciens esclaves. Il combat les Espagnols, puis les Britanniques, qui occupaient une partie de la colonie et y maintenaient l'esclavage, jusqu'à leur départ en 1798.
En gouvernant. Pour payer l'armée, il relance la production, rappelle des planteurs blancs et commerce avec les États-Unis et la Grande-Bretagne. Sa constitution de 1801 le nomme gouverneur à vie, avec le droit de choisir son successeur.
Face à Bonaparte. Au pouvoir en France depuis 1799, Bonaparte refuse cette autonomie. Fin 1801, il envoie plus de 20 000 soldats commandés par son beau-frère, le général Leclerc. Toussaint résiste trois mois, dépose les armes en mai 1802, puis il est arrêté par surprise le 7 juin, lors d'une rencontre où un général français l'avait invité. Enfermé au fort de Joux, il écrit à Bonaparte pour se défendre, sans réponse, et meurt affaibli par la captivité. En mai 1802, une loi française avait maintenu l'esclavage dans les colonies où il n'avait pas été aboli ; à Saint-Domingue, la guerre reprend, conduite par Jean-Jacques Dessalines.
Avec d'autres. Le gouverneur français Étienne Laveaux lui fait confiance et le fait monter en grade. Ses lieutenants Dessalines et Henri Christophe poursuivent la lutte après lui. Sa femme Suzanne Simon-Baptiste, affranchie, est déportée avec leurs fils.
Ce que l'on sait, ce que l'on raconte
On connaît Toussaint par des centaines de lettres et proclamations signées de son nom, souvent rédigées avec des secrétaires et conservées notamment aux Archives nationales d'outre-mer, par le mémoire écrit au fort de Joux et par les rapports de ses alliés comme de ses ennemis. Sur son enfance, presque rien.
Son nom a sa légende. On explique souvent « Louverture » par sa manière d'ouvrir des brèches dans les rangs ennemis, sans savoir qui l'a employé le premier. Lui-même se présente sous ce nom dans une proclamation d'août 1793.
La révolte de 1791 aurait été préparée lors d'une cérémonie vodou, la nuit du 14 août, au Bois-Caïman. C'est un moment fondateur de la mémoire haïtienne, mais aucun témoin de l'époque ne la décrit en détail : le chercheur Léon-François Hoffmann y a vu un récit construit après coup, d'autres historiens pensent qu'une assemblée d'insurgés a bien eu lieu. Rien n'indique que Toussaint y était.
Une phrase célèbre lui est prêtée au moment de son arrestation : en le renversant, on n'aurait abattu que le « tronc de l'arbre de la liberté des Noirs », qui repousserait par ses racines. Elle est gravée sur des plaques, mais le musée de Pontarlier la donne au conditionnel : on ne la connaît que par des récits rapportés. Quant à ses portraits, gravés pour la plupart en Europe, très peu passent pour fidèles, et certains ont été déformés par des préjugés racistes.
Zones d'ombre et débats
Un affranchi qui exploite des esclaves. Des documents d'archives montrent qu'avant la révolution, Toussaint possédait quelques esclaves et avait loué une plantation de café où en travaillaient treize. Ce n'était pas rare chez les libres de couleur, mais cela complique le portrait du libérateur.
Le travail forcé. Pour relancer les plantations, un règlement d'octobre 1800 puis la constitution obligent les anciens esclaves, appelés « cultivateurs », à rester sur leur plantation et à y travailler, sous surveillance militaire. La constitution prévoit aussi de faire venir de nouveaux travailleurs, sans dire d'où. Beaucoup d'anciens esclaves y voient un retour déguisé à l'ordre ancien. En octobre 1801, une révolte éclate dans le Nord ; son neveu, le général Moïse, accusé de l'avoir soutenue, est jugé et fusillé.
Un pouvoir personnel. Gouverneur à vie, il fait du catholicisme la seule religion publique, au détriment du vodou. En 1799-1800, sa guerre contre André Rigaud, chef du Sud, s'achève par une dure répression.
Voulait-il l'indépendance ? Les historiens en discutent : sa constitution garde la colonie dans l'empire français, tout en lui donnant une autonomie presque complète.
Deux portraits opposés. L'historien trinidadien C. L. R. James, dans Les Jacobins noirs (1938), en fait un héros révolutionnaire. Philippe Girard, dans une biographie de 2016, insiste sur un homme pragmatique et ambitieux. Sudhir Hazareesingh (Black Spartacus, prix Wolfson 2021) y voit un penseur politique qui voulait la liberté pour tous.
Pourquoi on s'en souvient
En Haïti, il est l'un des pères de la nation, et l'aéroport international de Port-au-Prince porte son nom. En France, une inscription lui rend hommage au Panthéon depuis 1998, et le fort de Joux, où il est mort, se visite.
Des écrivains de plusieurs continents l'ont célébré : l'Anglais William Wordsworth dès 1803, le Français Alphonse de Lamartine, les Martiniquais Aimé Césaire et Édouard Glissant.
Ce qu'on peut en retenir aujourd'hui
- On peut apprendre à tout âge. Ancien cocher, il a appris à lire après son affranchissement et s'est formé seul à la politique et à la guerre.
- Un texte peut servir d'arme. Les insurgés de Saint-Domingue ont pris au mot l'égalité proclamée à Paris pour exiger qu'elle s'applique à eux.
- Un même geste se lit de deux façons. Ses changements de camp passent pour de l'opportunisme ou pour de la fidélité à la liberté : peser les deux, c'est faire de l'histoire.
- Admirer n'oblige pas à tout approuver. On peut retenir le libérateur sans oublier le travail forcé qu'il a imposé.
Pour aller plus loin
- La traite transatlantique, le commerce qui a amené les esclaves à Saint-Domingue.
- Les idées qui ont changé le monde, où Haïti apparaît comme le premier État né d'une révolte d'esclaves.
- Olympe de Gouges, qui défendait l'abolition à Paris mais condamna la révolte de 1791.
- Simón Bolívar, qu'Haïti a aidé en 1816.
Le savais-tu ?
- La constitution que Toussaint fait adopter en 1801 affirme qu'« il ne peut exister d'esclaves » sur le territoire, et que tous les hommes y « naissent, vivent et meurent libres et Français ».
- Avant la révolution, Toussaint, déjà affranchi, a lui-même loué une plantation de café où travaillaient treize esclaves.
- Une inscription lui rend hommage au Panthéon, à Paris, depuis 1998, l'année des 150 ans de l'abolition définitive de l'esclavage dans les colonies françaises.
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