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Le singe et le requin, un conte swahili de Zanzibar

« J'ai laissé mon cœur dans l'arbre ! » Avec cette ruse, un singe échappe à un requin qui voulait son cœur. Ce conte de la côte swahilie, publié dès 1870, cache un autre conte, celui du lièvre et de l'âne, et il est venu de très loin : de l'Inde, par l'océan Indien.

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Le singe et le requin, un conte swahili de Zanzibar

L'histoire

Au bord de la mer pousse un grand arbre. La moitié de ses branches s'étend au-dessus de la ville, l'autre moitié au-dessus de l'eau profonde. Chaque jour, un singe vient y manger des fruits, et chaque jour son ami le requin l'attend en bas : « Lance-moi un peu à manger, mon ami ! » Et le singe lui en lance.

Un jour, le requin lui dit : « Tu as été si bon pour moi ; viens chez moi, que je te rende ta gentillesse. » « Comment irais-je ? Nous, les bêtes de la terre, nous n'entrons pas dans l'eau. » « Je te porterai sur mon dos ; pas une goutte ne te touchera. »

À mi-chemin, le requin avoue la vérité : son sultan est très malade, et le seul remède, c'est un cœur de singe. Le singe réfléchit vite. « Tu aurais dû me le dire là-bas ! Nous, les singes, nous laissons notre cœur dans les arbres. Ramène-moi le chercher. » Le requin le croit et fait demi-tour. Arrivé à l'arbre, le singe grimpe tout en haut et ne bouge plus. « Allons, partons ! » appelle le requin. « Partir où ? Me prends-tu pour l'âne du blanchisseur ? »

« Quel âne ? » demande le requin. Et le singe raconte.

Le conte dans le conte

Un blanchisseur avait un âne qui s'enfuit dans la forêt et y devint bien gras. Le lièvre, Sungura, le vit et alla trouver le lion, qui relevait de maladie. Il fit croire à l'âne que le lion voulait l'épouser, et l'amena chez lui. Le lion, encore faible, l'attaqua, mais l'âne lui donna de grands coups de sabot et s'enfuit.

Quelques jours plus tard, le lièvre retourna voir l'âne et le convainquit de revenir : ce n'était, disait-il, que la façon du lion de montrer son affection. L'âne revint, et cette fois le lion, guéri, ne le manqua pas. Le lion voulait pour lui le cœur et les oreilles. Mais le lièvre, qui préparait la viande à l'écart, les mangea lui-même. Quand le lion les réclama, il répondit : « Ne vois-tu pas ? Cet âne n'avait ni cœur ni oreilles. S'il avait eu des oreilles pour entendre et un cœur pour comprendre, serait-il revenu une deuxième fois ? »

« Et toi, conclut le singe, tu voudrais faire de moi l'âne du blanchisseur ! Rentre chez toi, tu ne m'auras plus. »

Dans le conte, le lion tue l'âne ; cette fiche ne décrit pas la scène.

D'où vient ce récit

Le conte vient de Zanzibar, une île de l'océan Indien, au large de la Tanzanie, où l'on parle le swahili. L'évêque anglais Edward Steere l'a recueilli auprès d'habitants de l'île et publié en 1870, en swahili et en anglais, dans ses Swahili Tales, aujourd'hui dans le domaine public. Steere remarquait que, dans ces contes, le lièvre Sungura tient la place du renard des contes d'Europe : à Zanzibar, on traitait alors quelqu'un de rusé de « Sungura ! ».

Mais l'histoire est bien plus ancienne. Elle vient de l'Inde : le quatrième livre du Panchatantra, un recueil de fables écrit en sanskrit il y a plus de 1 500 ans, raconte un singe et un crocodile qui veut son cœur, et l'on y trouve aussi l'histoire d'un âne « sans cœur ni oreilles ». Les marins et les marchands de l'océan Indien, qui allaient de l'Inde à l'Arabie et à l'Afrique de l'Est, ont fait voyager les contes avec les épices et les tissus.

Ce que dit ce récit

Le singe s'est laissé prendre une fois, par amitié. Mais il garde la tête froide : au lieu de paniquer, il invente une ruse. La leçon est double : réfléchir vite dans le danger, et ne pas faire deux fois confiance à qui vous a trahi. L'âne, lui, est revenu chez celui qui l'avait blessé : c'est cela, dans le conte, « n'avoir ni cœur ni oreilles ».

Ses cousins dans le monde

  • En Inde, le Panchatantra et les Jataka bouddhiques racontent le singe et le crocodile.
  • Au Japon, un conte raconte une méduse envoyée chercher le foie d'un singe pour guérir l'épouse du roi dragon de la mer ; le singe s'échappe par la même ruse, en prétendant avoir laissé son foie accroché à un pin.
  • En Afrique, le lièvre rusé a d'autres visages : Leuk au Sénégal, ou la tortue rusée au Nigeria, dans la fête des oiseaux.

Pour aller plus loin

Le savais-tu ?

  • Le conte du singe et du requin a été publié en 1870 par Edward Steere, en swahili et en anglais, d'après des conteurs de Zanzibar.
  • Le même conte existe en Inde depuis plus de 1 500 ans, avec un crocodile à la place du requin.
  • À Zanzibar, au XIXe siècle, on traitait un malin de « Sungura », le nom swahili du lièvre.

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