L'histoire
Le rat de ville invite le rat des champs à dîner. Quel luxe ! Le couvert est mis sur un beau tapis venu de Turquie, et il y a des restes d'un repas de fête, des petits oiseaux rôtis, un vrai festin de roi. Les deux amis commencent à se régaler.
Soudain, un bruit à la porte de la salle ! Le rat de ville file se cacher, et son invité le suit, le cœur battant. Le bruit cesse ; ils reviennent. Le rat de ville propose de finir le rôti, mais le rat des champs en a assez : « Demain, c'est vous qui viendrez chez moi. Je n'ai pas de festin de roi, mais personne ne vient m'interrompre, et je mange tranquillement. Adieu donc : je ne veux pas d'un plaisir gâché par la peur. »
Le texte de La Fontaine
La fable (livre I, 1668) est écrite en petites strophes de quatre vers, comme une chanson :
Autrefois le rat de ville
Invita le rat des champs,
D'une façon fort civile,
À des reliefs d'ortolans.
Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.
Le régal fut fort honnête ;
Rien ne manquait au festin :
Mais quelqu'un troubla la fête
Pendant qu'ils étaient en train.
À la porte de la salle
Ils entendirent du bruit :
Le rat de ville détale ;
Son camarade le suit.
Le bruit cesse, on se retire :
Rats en campagne aussitôt ;
Et le citadin de dire :
Achevons tout notre rôt.
C'est assez, dit le rustique :
Demain vous viendrez chez moi.
Ce n'est pas que je me pique
De tous vos festins de roi :
Mais rien ne vient m'interrompre ;
Je mange tout à loisir.
Adieu donc. Fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre !
Quelques mots : des reliefs sont des restes de repas ; l'ortolan est un petit oiseau que l'on servait comme un mets de luxe ; civile veut dire polie ; le rôt est le rôti ; le rustique est l'habitant de la campagne ; « Fi du plaisir » veut dire « je n'en veux pas, de ce plaisir ».
D'où vient ce récit
L'histoire est très ancienne. Une fable grecque de la tradition d'Ésope raconte déjà qu'un rat des champs, effrayé deux fois par des gens qui entrent dans la pièce, dit à son ami de la ville : « Adieu, mon ami, tu manges à satiété et tu t'en donnes à cœur joie, mais au prix du danger et de mille craintes. » Le poète latin Horace, au Ier siècle avant notre ère, l'a racontée dans un très beau poème. La Fontaine (1621-1695) en fait en 1668 une fable courte et légère, presque une comptine.
Ce que dit ce récit
La morale est dite par le rat des champs : un plaisir gâché par la peur ne vaut rien. Mieux vaut une vie simple et tranquille qu'une vie de luxe pleine d'inquiétude.
La fable oppose aussi deux façons de vivre, la ville et la campagne, une question qui se pose toujours. Aujourd'hui, plus de la moitié des humains vivent en ville, à Lagos, Mumbai, São Paulo ou Kinshasa, attirés par le travail, les écoles, les magasins ; d'autres choisissent la campagne pour le calme. La fable ne dit pas qu'un endroit est meilleur que l'autre : elle dit que la paix de l'esprit compte plus que la richesse de la table.
Ses cousins dans le monde
- En Grèce et à Rome, la fable d'Ésope, reprise par le poète Babrius et par Horace.
- En Écosse, un conte parle d'une souris de la colline et d'une souris de la ferme.
- En Angleterre, Beatrix Potter, l'autrice de Pierre Lapin, en a fait Johnny Town-Mouse en 1918.
- Aux États-Unis, l'humoriste James Thurber l'a réécrite au XXe siècle, avec une souris qui se perd en allant à la campagne.
Pour aller plus loin
- La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, sur le désir de luxe.
- La Cigale et la Fourmi, une autre fable du livre I.
- Le Lion et le Rat, un autre rat célèbre de La Fontaine.
Le savais-tu ?
- Le spécialiste d'Ésope Émile Chambry remarquait que la fable de La Fontaine ne doit presque rien aux versions grecques : elle est plus proche du poème du Latin Horace.
- La fable de La Fontaine est écrite en vers de sept syllabes, regroupés par quatre, ce qui lui donne le rythme d'une chanson.
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