L'histoire
Perrette, une jeune laitière, marche d'un bon pas vers la ville, un pot de lait posé sur la tête. Elle a mis une jupe courte et des chaussures plates pour aller plus vite. En marchant, elle fait ses comptes dans sa tête : avec l'argent du lait, j'achèterai cent œufs ; les poules les couveront, j'aurai des poulets ; avec les poulets, j'achèterai un cochon ; je l'engraisserai, je le revendrai cher ; et avec cet argent, j'aurai une vache et son veau, que je verrai sauter dans le pré !
Et Perrette, ravie, saute elle aussi. Le pot tombe, le lait se répand par terre. Adieu veau, vache, cochon, couvée ! Il ne reste plus rien de sa fortune imaginaire. Elle rentre s'excuser auprès de son mari, toute penaude.
Le texte de La Fontaine
Fable du livre VII (1678). Voici le début, jusqu'à la chute du pot :
Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait ; en employait l'argent ;
Achetait un cent d'œufs ; faisait triple couvée :
La chose allait à bien par son soin diligent.
Il m'est, disait-elle, facile
D'élever des poulets autour de ma maison ;
Le renard sera bien habile
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;
Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable :
J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.
Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
Perrette là-dessus saute aussi, transportée :
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée.
Quelques mots : le coussinet est un petit coussin qui stabilise le pot sur la tête ; le cotillon est une jupe simple ; un cent d'œufs, c'est une centaine d'œufs ; le son est l'enveloppe des grains de blé, qui nourrit les animaux ; transportée veut dire folle de joie.
Dans la suite du texte, La Fontaine écrit que Perrette risque d'être battue par son mari. À son époque, la violence contre les femmes était courante et admise ; aujourd'hui, elle est punie par la loi dans la plupart des pays du monde.
D'où vient ce récit
Jean de La Fontaine (1621-1695) place cette fable dans son deuxième recueil, en 1678. Il ne l'a pas inventée : elle vient d'un très long voyage, de l'Inde jusqu'à la France, en passant par la Perse et le monde arabe, à travers les traductions successives du recueil indien appelé en arabe Kalila et Dimna. Dans la préface de ce deuxième recueil, La Fontaine dit lui-même devoir beaucoup de ses nouvelles fables à « Pilpay, sage indien ».
Ce que dit ce récit
La Fontaine donne la morale lui-même : « Quel esprit ne bat la campagne ? Qui ne fait châteaux en Espagne ? » Tout le monde rêve, les sages comme les fous. Rêver est doux, mais il ne faut pas confondre ses rêves avec la réalité, ni dépenser l'argent qu'on n'a pas encore gagné.
L'expression « Adieu veau, vache, cochon, couvée » est restée en français pour dire qu'un beau projet s'effondre d'un coup. La fable reste très actuelle : on peut la raconter à propos d'un pari, d'un gain promis sur Internet ou d'un projet que l'on croit déjà réussi avant même de l'avoir commencé.
Ses cousins dans le monde
Cette histoire du rêveur qui casse son trésor imaginaire est l'une des plus voyageuses du monde :
- en Inde et en Perse, dans le Panchatantra et Kalila et Dimna, un ascète rêve de devenir riche grâce à un pot de miel et d'huile ; en rêvant, il donne un coup de bâton… et brise le pot ;
- dans Les Mille et Une Nuits, le cinquième frère du barbier rêve de fortune devant son panier de verreries, et d'un coup de pied renverse toute sa marchandise ;
- en Espagne, au XIVe siècle, le prince Don Juan Manuel raconte l'histoire de Doña Truhana et de son pot de miel ;
- en Russie, Léon Tolstoï l'a réécrite pour les enfants avec un paysan et des concombres.
Pour aller plus loin
- Le Laboureur et ses enfants, la vraie richesse qui vient du travail.
- Shéhérazade et Les Mille et Une Nuits, où se cache un cousin de Perrette.
- La Cigale et la Fourmi, une autre fable sur l'argent et l'avenir.
Le savais-tu ?
- « Faire des châteaux en Espagne », c'est imaginer des projets impossibles : l'expression existait déjà au Moyen Âge, et La Fontaine l'utilise dans la morale de cette fable.
- Cette fable a fait le voyage de l'Inde à la France en passant par la Perse et le monde arabe, à travers des traductions successives qui ont duré plus de mille ans.
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