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Ibn Khaldoun, historien et penseur de la société

Au XIVᵉ siècle, un homme de Tunis a cherché à expliquer pourquoi les pouvoirs naissent, grandissent et s'effondrent, en observant les sociétés au lieu de se contenter de raconter les règnes. Sa vie fut aussi celle d'un homme de cour qui changea souvent de maître, et son grand livre contient, à côté d'idées très neuves, des préjugés de son temps.

13-18 ans

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Quelques lignes de la main d’Ibn Khaldoun, sur un manuscrit de sa Muqaddima conservé à Istanbul.Ibn Khaldūn · Domaine public · Wikimedia Commons

Qui, quand, où

Abd al-Rahman ibn Khaldun, qu'on écrit en français Ibn Khaldoun ou Ibn Khaldûn, naît à Tunis, dans l'actuelle Tunisie, le 27 mai 1332. Il meurt au Caire, en Égypte, le 17 mars 1406.

Sa famille avait vécu longtemps à Séville, dans al-Andalus, la partie musulmane de l'actuelle Espagne, avant de s'installer en Afrique du Nord au XIIIᵉ siècle, quand les royaumes chrétiens ont pris la ville. C'est une famille de lettrés et de hauts fonctionnaires ; son frère Yahya deviendra lui aussi historien.

Le Maghreb, l'Afrique du Nord à l'ouest de l'Égypte, est alors partagé entre plusieurs royaumes rivaux, autour de Tunis, de Tlemcen et de Fès, qui se font la guerre et changent souvent de maîtres. En 1348, la peste noire frappe Tunis : l'adolescent y perd des membres de sa famille, dont ses parents selon ses biographes, et plusieurs de ses maîtres.

Dans la médina de Tunis, la maison où Ibn Khaldoun aurait grandi, selon la tradition. Il est né dans cette ville en 1332.م ض · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

Ce qu'il a accompli

  • Il mène pendant plus de vingt ans une carrière politique au service de souverains du Maghreb et d'al-Andalus : secrétaire, conseiller, ambassadeur, chambellan.
  • En 1377, retiré dans une forteresse de l'actuelle Algérie, il achève le premier jet de la Muqaddima, l'« Introduction » d'une histoire universelle qu'il intitule le Livre des exemples.
  • Il y propose une méthode pour trier le vrai du faux dans les récits du passé, et une science nouvelle, celle de l'umran, la vie des hommes en société.
  • Au Caire, à partir de 1382, il enseigne et devient à plusieurs reprises grand juge de l'école malikite, l'une des quatre grandes écoles de droit de l'islam sunnite.
  • Son œuvre est l'une des principales sources écrites sur les rois de l'empire du Mali.

Comment

En servant, en tombant, en recommençant. À dix-huit ans, il obtient son premier poste officiel à Tunis. À Fès, au Maroc, il est emprisonné près de deux ans (1357-1358), soupçonné d'avoir comploté. Libéré, il redevient secrétaire du sultan, puis part pour Grenade. En 1364, il y est envoyé en ambassade auprès du roi de Castille, à Séville, la ville de ses ancêtres : le roi lui propose de rester à son service et de lui rendre les terres de sa famille. Il refuse. Suivent d'autres postes, d'autres disgrâces, d'autres fuites.

En s'arrêtant pour penser. En 1375, lassé des intrigues, il se retire avec sa famille à Qal'at Ibn Salama, une forteresse de l'ouest de l'actuelle Algérie, sous la protection d'une tribu. Il y reste plus de trois ans. C'est là qu'il rédige la Muqaddima : le premier jet, dit-il, lui prend cinq mois, et il le reprendra pendant des années.

En posant des questions neuves. Il refuse de croire un récit parce qu'il est ancien ou souvent répété : il se demande d'abord s'il est possible, compte tenu de ce qu'on sait des sociétés humaines. Il cherche des causes. Pourquoi les dynasties se succèdent-elles ? Sa réponse tourne autour de l'asabiyya, la solidarité d'un groupe. Des groupes soudés, souvent venus du désert, prennent le pouvoir ; installés en ville, leurs descendants s'habituent au luxe, les impôts s'alourdissent, la solidarité s'use, et un autre groupe les remplace, en quelques générations. L'article Qu'est-ce qu'une société juste ? présente cette théorie.

En regardant aussi l'école. Il observe comment on apprend un métier ou une science. Selon le chercheur Abdesselam Cheddadi, il y écrit qu'un maître trop dur brise le caractère des enfants et leur envie d'apprendre, et qu'il faut instruire sans écraser l'élève.

Au milieu des catastrophes. Installé au Caire en 1382, il fait venir sa femme et ses enfants ; leur navire sombre dans une tempête, et ils meurent. Il continue d'enseigner, de juger, d'écrire. En 1401, il se trouve dans Damas assiégée par le conquérant turco-mongol Tamerlan. Descendu des remparts à l'aide d'une corde, il passe environ trente-cinq jours dans le camp ennemi, où il s'entretient avec Tamerlan par l'intermédiaire d'un interprète, puis rentre au Caire.

Avec d'autres. Des savants d'al-Andalus réfugiés à Tunis l'ont formé ; une tribu de l'ouest algérien l'a hébergé pendant qu'il écrivait ; au Caire, le sultan Barquq l'a nommé juge. Son interprète auprès de Tamerlan, Abd al-Jabbar al-Khwarizmi, a rendu possible un dialogue entre deux hommes qui ne parlaient pas la même langue.

Ce que l'on sait, ce que l'on raconte

On connaît Ibn Khaldoun surtout par lui-même. En plus de la Muqaddima et du Livre des exemples, il a écrit une autobiographie, rare à son époque. C'est une source précieuse, mais c'est son propre plaidoyer : il y explique ses changements de camp à son avantage.

La rencontre avec Tamerlan, par exemple, n'est connue que par son récit. On ne peut donc pas savoir tout ce qu'il a dit ou tu au conquérant. D'autres auteurs égyptiens de son temps, admiratifs ou critiques, ont aussi parlé de lui, notamment de sa carrière de juge, faite de nominations et de renvois successifs.

Il faut aussi se méfier des étiquettes. On l'appelle souvent « le père de la sociologie ». La formule dit bien l'originalité de sa démarche, mais c'est un titre moderne : la sociologie, comme discipline, naît en Europe au XIXᵉ siècle.

Zones d'ombre et débats

Un homme de pouvoir. Il a servi des souverains ennemis les uns des autres, et en a parfois abandonné un pour son rival. Ses critiques y voient de l'opportunisme ; d'autres rappellent que, dans le Maghreb de son temps, changer de camp était souvent le seul moyen de survivre.

Face à Tamerlan. Il a conversé longuement avec un conquérant dont les armées ont pillé Damas. Ils ont parlé d'histoire, de pouvoir et du Maghreb, que Tamerlan voulait connaître. Chercher à sauver des vies, flatter un vainqueur, satisfaire sa curiosité d'historien : les trois lectures existent, et son récit ne permet pas de trancher.

Des préjugés de son temps. Dans la Muqaddima, il explique le caractère des peuples par le climat. Il y écrit sur les Noirs d'Afrique des jugements méprisants, qu'il attribue à la chaleur, et il porte des jugements du même genre sur les peuples du grand Nord. Pourtant, dans les mêmes pages, il rejette la vieille légende selon laquelle la peau noire serait la trace d'une malédiction biblique, une légende qui servait à justifier l'esclavage. Un esprit critique peut démonter une erreur et en répéter une autre.

Une œuvre lue avec des arrière-pensées. Au XIXᵉ siècle, la France, qui colonise l'Algérie, fait traduire et imprimer à Alger, à la demande du ministère de la Guerre, la partie de son œuvre consacrée à l'histoire des Berbères, comme un manuel pour comprendre le Maghreb et ses tribus. Ses pages sévères sur les Bédouins ont servi, selon les époques, à des lectures très différentes.

Pourquoi on s'en souvient

Parce qu'il a regardé les sociétés comme des objets qu'on peut étudier, avec des causes observables : la solidarité des groupes, les impôts, l'économie, la densité de la population. L'historien Gabriel Martinez-Gros voit en lui le penseur d'une science de la civilisation. À Tunis, sa statue se dresse sur l'avenue Habib-Bourguiba, la grande artère de la ville. En français, l'historien Abdesselam Cheddadi a publié à partir de 2002 une traduction complète de la Muqaddima et de son autobiographie.

Ce qu'on peut en retenir aujourd'hui

  • Un échec peut devenir un temps de travail. C'est pendant une retraite forcée, loin du pouvoir, qu'il a écrit son grand livre.
  • Douter d'un récit, c'est d'abord se demander s'il est possible. Sa méthode vaut encore devant une rumeur ou une vidéo trop belle pour être vraie.
  • Chercher des causes plutôt que des coupables. Il explique la chute des pouvoirs par des mécanismes, pas par la seule méchanceté des hommes.
  • On peut être très en avance sur un point et très en retard sur un autre. Le même livre contient une méthode critique remarquable et des préjugés.

Pour aller plus loin

Le savais-tu ?

  • Pour rencontrer le conquérant Tamerlan, qui assiégeait Damas en 1401, Ibn Khaldoun a été descendu des remparts de la ville au bout d'une corde. Il a ensuite passé environ trente-cinq jours dans son camp.
  • Il a écrit le premier jet de la Muqaddima, un livre de plusieurs centaines de pages, en cinq mois, dans une forteresse isolée de l'actuelle Algérie.
  • Au XIVᵉ siècle déjà, il écrivait qu'un maître trop sévère brise l'envie d'apprendre des enfants, et qu'il faut instruire sans écraser l'élève.

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