L'histoire
Le clou de Djeha. Djeha a besoin d'argent. Il décide de vendre sa maison, mais il pose une condition au marchand qui l'achète : « Je te vends toute la maison, sauf ce clou, là, planté dans le mur. Il reste à moi, et j'aurai le droit de venir le voir quand je voudrai. » Le marchand trouve la condition ridicule et signe en riant.
Dès le lendemain, Djeha frappe à la porte : il vient accrocher un vieux manteau à son clou. Le jour suivant, il revient le décrocher. Puis il revient, à l'aube, à midi, en pleine nuit, pour vérifier que son clou va bien. Un jour, il y accroche une vieille bête morte qui sent terriblement mauvais. « C'est mon clou, dit-il, j'y accroche ce que je veux. » À bout de patience, le marchand finit par lui rendre la maison, trop heureux d'être débarrassé de Djeha et de son clou.
L'odeur et le son. On raconte aussi qu'un pauvre homme mangeait son pain sec devant l'échoppe d'un rôtisseur, en respirant la bonne odeur de la viande. Le rôtisseur l'attrape : « Tu as profité de mon odeur, paie-moi ! » On va voir Djeha pour juger l'affaire. Djeha prend quelques pièces, les fait tinter dans sa main et dit au rôtisseur : « Tu as entendu le son de l'argent ? Te voilà payé. L'odeur se paie avec le son. »
D'où vient ce récit
Djeha porte beaucoup de noms : Jha ou Djeha au Maghreb, Djouha ou Juha dans le monde arabe, Goha en Égypte, et même Giufà en Sicile, où les Arabes ont vécu au Moyen Âge. Ses histoires sont très anciennes : on trouve son nom dans la littérature arabe il y a plus de mille ans, et des recueils de ses bons mots circulaient déjà au Moyen Âge.
Au Maghreb, ses histoires se racontent en arabe dialectal et en berbère. En 1892, le Français Auguste Mouliéras a publié Les Fourberies de Si Djeh'a, des contes recueillis en Kabylie, en Algérie, avec une étude de l'orientaliste René Basset sur toutes les anecdotes attribuées au personnage. Ce livre, aujourd'hui dans le domaine public, a été traduit en anglais par la chercheuse Christa C. Jones, qui y étudie les liens entre Djeha et son « frère jumeau » turc, Nasreddin.
Ce que dit ce récit
Djeha a deux visages. Tantôt il est vraiment sot, et l'on rit de lui. Tantôt il joue l'idiot pour mieux piéger les puissants, les avares et les tricheurs, et l'on rit avec lui. Dans le jugement de l'odeur, il fait triompher la justice par l'absurde : à une demande ridicule, il oppose une réponse aussi ridicule, et tout le monde comprend.
Le clou de Djeha est devenu une expression. En arabe, on parle encore aujourd'hui du « clou de Djouha » pour désigner un petit prétexte qu'on garde pour pouvoir se mêler sans cesse des affaires des autres. La leçon vaut pour les contrats comme pour la politique : un détail laissé de côté peut tout gâcher.
Ses cousins dans le monde
- En Turquie et en Asie centrale, Nasreddin Hodja est presque le jumeau de Djeha : beaucoup d'histoires leur sont attribuées à tous les deux. L'UNESCO a inscrit en 2022 la tradition de raconter ses anecdotes, présente dans sept pays, au patrimoine culturel immatériel.
- En France, Rabelais raconte dans son Tiers Livre (1546) la même histoire de l'odeur payée par le son, jugée par un fou de Paris.
- Au Chili, Pedro Urdemales ; en Haïti, Ti Malice ; en Afrique de l'Ouest, le lièvre Leuk : partout, des malins ridiculisent les puissants.
Pour aller plus loin
- Leuk le lièvre et Bouki l'hyène, d'autres rusés d'Afrique.
- L'âge d'or islamique, l'époque où circulaient les premiers recueils d'anecdotes.
- Le conte et la tradition orale.
Le savais-tu ?
- En arabe, le « clou de Djouha » désigne encore aujourd'hui un petit prétexte qui permet de se mêler sans fin des affaires des autres.
- Djeha s'appelle Goha en Égypte et Giufà en Sicile : le même personnage a traversé la Méditerranée.
- L'histoire de l'odeur payée par le son de l'argent se trouve aussi chez Rabelais, dans le Tiers Livre, publié en 1546.
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