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Saladin, sultan d’Égypte et de Syrie

Au XIIᵉ siècle, un officier d'origine kurde a réuni l'Égypte et la Syrie sous son autorité, puis repris Jérusalem aux croisés en 1187 sans y massacrer les habitants. Admiré jusque chez ses ennemis, Saladin a aussi fait exécuter des prisonniers, et ses biographes de l'époque ont soigneusement construit sa légende.

13-18 ans

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Saladin imaginé par le peintre florentin Cristofano dell’Altissimo, avant 1568 : un portrait fait près de quatre siècles après sa mort.Sailko · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

Qui, quand, où

Salah al-Din Yusuf ibn Ayyub, que l'Europe appelle Saladin, naît en 1137 ou 1138 à Tikrit, au bord du Tigre, dans l'actuel Irak. « Salah al-Din » n'est pas un prénom mais un titre d'honneur, qui signifie à peu près « la droiture de la religion ». Il meurt à Damas, en Syrie, le 4 mars 1193.

Sa famille est kurde. Son père Ayyub et son oncle Shirkuh sont des officiers au service de princes turcs qui dominent alors la Syrie et le nord de l'Irak. Le jeune Yusuf reçoit à Damas une formation religieuse et militaire.

Son monde est coupé en morceaux. Depuis 1099, des chevaliers venus d'Europe de l'Ouest, les croisés, que les chroniqueurs arabes appellent les « Francs », tiennent Jérusalem et une bande de terre le long de la Méditerranée. Le monde musulman, lui, a deux califes rivaux : un calife sunnite à Bagdad et un calife chiite, de la dynastie des Fatimides, au Caire. Sunnites et chiites sont les deux grandes branches de l'islam.

Ce qu'il a accompli

  • En 1169, il devient vizir, c'est-à-dire chef du gouvernement, du calife fatimide d'Égypte ; en 1171, il met fin à cette dynastie et rattache l'Égypte au calife de Bagdad.
  • De 1174 à 1186, il étend son pouvoir sur la Syrie et le nord de l'Irak, et fonde la dynastie des Ayyoubides.
  • Le 4 juillet 1187, il écrase l'armée des croisés à Hattin, près du lac de Tibériade.
  • Le 2 octobre 1187, il obtient la reddition de Jérusalem, sans pillage ni massacre.
  • Face à la troisième croisade, menée par les rois Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste, il perd le port d'Acre en 1191 mais garde Jérusalem : une trêve est signée en septembre 1192.
La citadelle du Caire (Égypte), dont Saladin a lancé la construction vers 1176 ; la mosquée qui la domine a été ajoutée au XIXe siècle.Ahmed Al.Badawy from Cairo, Egypt · CC BY-SA 2.0 · Wikimedia Commons

Comment

En apprenant auprès des siens. Entre 1164 et 1169, il accompagne plusieurs fois son oncle Shirkuh dans ses expéditions en Égypte. Quand Shirkuh meurt, en 1169, c'est lui, à une trentaine d'années, qui prend sa place.

En bâtissant un État. En Égypte, il réorganise l'armée, fait construire des madrasas, des écoles où l'on enseigne le droit et la religion, pour former des juges et des fonctionnaires, et associe les Kurdes au pouvoir. Il se fait reconnaître par le calife de Bagdad, qui lui donne le droit de battre monnaie.

En unissant avant de combattre. Pendant une douzaine d'années, il se bat surtout contre d'autres princes musulmans, les héritiers de son ancien maître Nur al-Din, pour réunir Damas, Alep et Mossoul. Dans le même temps, ses secrétaires répandent par des lettres et des sermons l'idée qu'il est le chef de la guerre sainte, le jihad, contre les croisés.

En saisissant l'occasion. En 1187, un seigneur franc, Renaud de Châtillon, pille une caravane en pleine trêve. Saladin rassemble une grande armée. À Hattin, en plein mois de juillet, l'armée franque, épuisée par la chaleur et la soif, est détruite ; le roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, est fait prisonnier.

En négociant. Devant Jérusalem, ses hommes ouvrent une brèche dans les murailles, puis il accepte une reddition négociée. Chaque habitant peut racheter sa liberté : dix pièces d'or pour un homme, cinq pour une femme, deux pour un enfant. La ville ne connaît pas le massacre que les croisés y avaient commis en 1099. Il autorise les juifs, que les croisés avaient chassés de la ville, à revenir s'y installer, et laisse aux chrétiens d'Orient la plupart de leurs églises, dont le Saint-Sépulcre.

Avec d'autres. Son frère al-Adil combat et négocie à ses côtés, notamment avec Richard Cœur de Lion ; il deviendra sultan à son tour. Son chancelier al-Qadi al-Fadil dirige l'administration et rédige ses lettres. Son secrétaire Imad al-Din et son juge Ibn Shaddad le suivent en campagne : ce sont eux qui écriront son histoire.

Ce que l'on sait, ce que l'on raconte

On connaît Saladin par des chroniques arabes, par ses lettres officielles et par des chroniques latines et françaises écrites dans le camp d'en face.

Ses deux premiers biographes, Imad al-Din et Ibn Shaddad, étaient ses proches, et leurs livres ressemblent souvent à des vies de saint. L'historienne britannique Carole Hillenbrand en donne un exemple. Selon Ibn Shaddad, on ne trouva dans son trésor, à sa mort, que quarante-sept pièces d'argent et une pièce d'or : la preuve, dit-il, qu'il avait tout donné. D'autres lui reprochaient au contraire de mal gérer l'argent. Sous la plume d'un admirateur, le même fait devient une vertu. Ibn Shaddad présente aussi ses guerres contre d'autres princes musulmans comme des étapes de la guerre sainte, là où un historien plus détaché, écrit Hillenbrand, parlerait d'opportunisme.

En Europe, la légende a grandi très tôt. Au début du XIVᵉ siècle, le poète italien Dante le place dans les Limbes, le lieu où il range les grands esprits qui n'ont pas été chrétiens. Au XVIIIᵉ siècle, des écrivains comme Voltaire ou Lessing en font un souverain tolérant, presque philosophe. La biographie de référence, celle de l'historienne française Anne-Marie Eddé, invite à nuancer : Saladin était un musulman pratiquant, et sa foi comptait dans sa politique.

Zones d'ombre et débats

Des prisonniers exécutés. Après Hattin, Saladin fait exécuter les chevaliers capturés des Templiers et des Hospitaliers, des ordres de moines-soldats : au moins une centaine d'hommes, selon son secrétaire Imad al-Din, qui décrit la scène sans gêne. Il tue aussi de sa main Renaud de Châtillon. L'historien William Hamblin explique ce sort à part : ces ordres fournissaient les meilleurs combattants des croisés et refusaient toute paix.

Le rachat, pas pour tous. À Jérusalem, Saladin et son frère libèrent des milliers de pauvres sans rançon. Mais ceux qui ne peuvent pas payer, et que personne ne rachète, sont vendus comme esclaves, comme c'était l'usage dans les guerres de cette époque, des deux côtés.

Un pouvoir pris aux héritiers. Ses adversaires l'ont accusé d'avoir usurpé le pouvoir de la famille de Nur al-Din et celui des Fatimides, dont la grande bibliothèque du Caire fut vendue. Sous son règne, le mystique Sohrawardi, accusé d'hérésie, est mis à mort à Alep.

Un empire fragile. Anne-Marie Eddé souligne aussi ses limites : il n'a pas chassé les croisés de la côte, il a échoué devant Tyr, et il a supprimé des impôts par scrupule religieux sans bâtir de finances solides. Son empire est partagé entre ses fils et d'autres membres de sa famille, qui se disputent dès sa mort.

Pourquoi on s'en souvient

Parce qu'il a repris Jérusalem, et parce que la manière dont il l'a fait a frappé ses contemporains des deux camps. Son tombeau se trouve toujours à Damas, près de la grande mosquée des Omeyyades. En 1898, l'empereur allemand Guillaume II, en visite, y dépose une couronne de bronze doré.

Au XXᵉ siècle, des dirigeants arabes, comme l'Égyptien Nasser, se sont réclamés de lui. En Europe, il reste le personnage de romans et de films : le « chevalier » musulman, un portrait flatteur que lui-même et ses secrétaires avaient commencé à dessiner.

Ce qu'on peut en retenir aujourd'hui

  • Rassembler prend du temps. Il a passé plus de dix ans à unir des territoires divisés avant de pouvoir agir.
  • La manière de gagner compte autant que la victoire. C'est la reddition de Jérusalem, sans massacre, qui a fait sa réputation durable.
  • Une réputation se fabrique. Ses secrétaires ont écrit son histoire : lire une source, c'est aussi se demander qui l'a écrite et pourquoi.
  • Admirer n'oblige pas à tout approuver. Le vainqueur généreux de Jérusalem est aussi celui qui a fait exécuter des prisonniers après Hattin.

Pour aller plus loin

Le savais-tu ?

  • Selon Ibn Shaddad, son biographe, Saladin n'avait laissé dans son trésor que quarante-sept pièces d'argent et une pièce d'or. L'historienne Carole Hillenbrand rappelle que d'autres lui reprochaient justement de mal gérer l'argent.
  • La couronne de bronze doré déposée sur son tombeau par l'empereur Guillaume II en 1898 est aujourd'hui à Londres, à l'Imperial War Museum : Lawrence d'Arabie l'y a déposée en novembre 1918.
  • Dans la Divine Comédie, écrite au début du XIVᵉ siècle, le poète chrétien Dante place Saladin dans les Limbes, le premier cercle de son Enfer, où il range sans châtiment les grands esprits qui n'ont pas été chrétiens.

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