Aller au contenu
Lobinayo Learning

Nzinga Mbande, reine du Ndongo et du Matamba

Au XVIIᵉ siècle, en Afrique centrale, une femme a tenu tête pendant trente ans à la conquête portugaise, par la guerre et surtout par la négociation. Njinga est devenue un symbole de l'Angola ; les historiens rappellent aussi qu'elle a participé à la traite des esclaves.

13-18 ans

WhatsAppFacebook
Nzinga Mbande vue par le lithographe français Achille Devéria vers 1830 : un portrait imaginé deux siècles après sa mort.Achille Devéria · Domaine public · Wikimedia Commons

Qui, quand, où

Njinga Mbandi, qu'on écrit aussi Nzinga Mbande ou Ginga, naît vers 1582 dans le royaume du Ndongo, en Afrique centrale, sur le territoire de l'actuel Angola. Elle meurt le 17 décembre 1663, à plus de quatre-vingts ans, reine du Ndongo et du Matamba, un royaume voisin qu'elle a conquis.

Le Ndongo est le royaume des Mbundu, qui parlent le kimbundu. Son souverain porte le titre de ngola : c'est de ce mot que vient le nom de l'Angola.

Njinga est la fille d'un roi. Mais sa mère était une captive devenue épouse du roi, ce qui la rendait moins légitime aux yeux d'une partie de la noblesse. Et aucune femme n'avait encore dirigé le Ndongo.

Son époque est celle d'une guerre longue. Depuis les années 1570, les Portugais tiennent Luanda, sur la côte. Ils avancent vers l'intérieur pour prendre des terres et capturer des personnes qu'ils vendent comme esclaves de l'autre côté de l'Atlantique.

Ce qu'elle a accompli

  • En 1622, envoyée par son frère, elle négocie d'égal à égal avec le gouverneur portugais de Luanda.
  • Devenue souveraine en 1624, elle résiste une trentaine d'années à la conquête portugaise et conduit elle-même ses armées dans la plupart des batailles.
  • Chassée du Ndongo, elle conquiert le Matamba vers 1631 et en fait, dans les années 1640, l'un des États les plus étendus de la région.
  • Elle profite des rivalités entre Européens : quand les Néerlandais prennent Luanda en 1641, elle s'allie avec eux et avec le royaume Kongo contre les Portugais.
  • En 1656, elle obtient un traité de paix qui reconnaît son royaume et fait libérer sa sœur, prisonnière des Portugais depuis dix ans.
  • Elle impose une idée neuve dans la région : une femme peut régner. Sa sœur lui succède, et plusieurs reines gouvernent le Matamba au siècle suivant.

Comment

Par la parole, d'abord. À Luanda, en 1622, elle reste plusieurs mois pour négocier. Pour renforcer sa position, elle accepte le baptême catholique et prend le nom d'Ana de Sousa, celui de sa marraine et du gouverneur. Un accord est conclu. Il est vite rompu.

En prenant le pouvoir, puis en le gardant. Son frère meurt en 1624, dans des circonstances restées obscures. Njinga s'impose malgré l'opposition d'une partie des nobles, qui refusent une femme et la fille d'une captive. Les Portugais soutiennent alors un roi rival qui leur obéit.

En changeant de stratégie après chaque défaite. Vers 1629, battue et abandonnée par des alliés, elle perd le Ndongo. Elle s'était alliée à des bandes de guerriers redoutés, les Imbangala, dont elle avait adopté les règles militaires. Elle part vers l'est, conquiert le Matamba et y bâtit une base que les Portugais ne parviennent pas à réduire.

En lisant le jeu des Européens. En 1641, les Néerlandais, en guerre contre le Portugal, s'emparent de Luanda. Njinga s'allie avec eux. L'alliance est tout près de chasser les Portugais, jusqu'à l'arrivée d'une flotte venue du Brésil, qui reprend Luanda en 1648. Les Néerlandais repartent ; elle continue seule.

En négociant quand la guerre ne rapporte plus. Au début des années 1650, elle écrit aux missionnaires et aux gouverneurs, revient publiquement au catholicisme et obtient le traité de 1656. Ses dernières années servent à reconstruire le Matamba : ses partisans quittent les camps militaires pour des villages, et les femmes peuvent de nouveau y élever leurs enfants, ce que les règles des Imbangala interdisaient.

Avec d'autres. Ses sœurs Kambu et Funji sont ses conseillères. Funji, prisonnière des Portugais, lui fait passer en secret des renseignements ; selon les récits de l'époque, elle aurait été tuée pour cela. Njinga s'entoure aussi d'une garde de femmes et, pour être acceptée dans un rôle réservé aux hommes, se fait parfois appeler « roi ».

Ce que l'on sait, ce que l'on raconte

On connaît Njinga par trois sortes de documents. Des lettres envoyées en son nom, rédigées en portugais par ses secrétaires. Des archives portugaises. Et surtout les premières biographies, écrites par deux missionnaires italiens qui ont vécu à sa cour, Antonio da Gaeta et Giovanni Antonio Cavazzi. Ces récits sont précieux, mais pas neutres : ils racontent l'histoire d'une conversion, celle d'une souveraine redevenue chrétienne.

La scène la plus célèbre est celle du siège. À Luanda, le gouverneur aurait prévu un fauteuil pour lui et un simple tapis pour elle. Njinga aurait alors fait mettre une de ses suivantes à quatre pattes pour s'asseoir sur son dos, à la même hauteur que lui. La scène est rapportée par Cavazzi et par un chroniqueur portugais, et elle a été gravée dès le XVIIᵉ siècle. Rien d'invraisemblable sur le fond ; les détails, eux, ont pu grossir au fil des récits, et certaines versions lui prêtent des répliques qu'aucun document sûr ne rapporte.

Son souvenir s'est aussi transmis oralement, en Angola, et jusqu'au Brésil, où avaient été déportés beaucoup de captifs d'Afrique centrale.

Gravure ancienne de la rencontre de Luanda, en 1622 : selon le récit, faute de siège, Nzinga s’assoit sur le dos d’une servante pour parler d’égal à égal avec le gouverneur portugais.Auteur inconnu · Domaine public · Wikimedia Commons

Zones d'ombre et débats

La traite. Njinga a combattu les Portugais, mais elle a aussi vendu des captifs de guerre comme esclaves, aux Néerlandais puis aux Portugais, et le traité de 1656 lui donne une place centrale dans ce commerce. Comme la plupart des souverains de la région à son époque, elle tirait de là une partie de sa puissance. Elle a aussi accueilli des esclaves en fuite. Les deux sont vrais en même temps.

La violence du pouvoir. Pour prendre et garder le trône, elle élimine des rivaux. Son jeune neveu, héritier possible, est tué, et les chroniqueurs lui attribuent ce meurtre ; son frère avait lui-même fait tuer le fils de Njinga quelques années plus tôt. Après 1656, devenue souveraine catholique, elle fait détruire des objets de la religion traditionnelle et poursuivre ses prêtres.

Une foi sincère ou calculée ? Les historiens en discutent. Ses conversions tombent chaque fois au moment où elles servent sa politique, et même à sa mort, prêtres traditionnels et missionnaires se disputaient la manière de l'enterrer.

Deux lectures opposées. Les historiens de l'époque coloniale insistaient sur sa conversion et sur la traite ; les nationalistes angolais du XXᵉ siècle, sur sa résistance. L'historienne Linda Heywood, auteure de la biographie de référence, invite à ne faire d'elle ni une héroïne sans tache ni un tyran : une souveraine qui s'est servie de la diplomatie, de la religion et de la guerre pour sauver son royaume. Des historiens rappellent aussi qu'elle défendait son royaume et son pouvoir dans le monde du XVIIᵉ siècle : en faire une militante anticoloniale au sens d'aujourd'hui, c'est lui prêter les idées d'une autre époque.

Pourquoi on s'en souvient

Pendant la guerre d'indépendance de l'Angola, contre le Portugal, son nom est devenu un symbole de résistance. Une statue la représente aujourd'hui à Luanda, et une grande avenue de la ville porte son nom.

En 2014, l'UNESCO l'a choisie pour sa série de bandes dessinées sur les femmes dans l'histoire de l'Afrique.

Ce qu'on peut en retenir aujourd'hui

  • Une défaite n'est pas une fin. Chassée de son royaume, elle en a construit un autre.
  • Négocier n'est pas céder. Elle est allée à la table des négociations quand c'était utile, et l'a quittée quand la parole donnée n'était pas tenue.
  • Refuser la place qu'on vous assigne, c'est ce que dit la scène du siège. Elle dit aussi quelque chose de dur : cette dignité reposait sur le dos d'une servante. Une même image peut montrer le courage d'une personne et les inégalités de son temps.
  • Admirer quelqu'un n'oblige pas à tout approuver. On peut retenir son intelligence politique sans oublier les captifs qu'elle a vendus.

Pour aller plus loin

Le savais-tu ?

  • Le nom de l'Angola vient de « ngola », le titre que portaient les rois du Ndongo, le royaume de Njinga.
  • Les premiers Africains réduits en esclavage arrivés en Virginie, en Amérique du Nord, en 1619, avaient été capturés pendant les guerres que les Portugais menaient contre le Ndongo.
  • La bande dessinée que l'UNESCO a consacrée à Njinga en 2014 est dessinée par Pat Masioni, un auteur né en RDC.

Cette fiche t’a plu ? Partage-la avec tes amis ou ta classe.

WhatsAppFacebook

Teste ce que tu viens de lire

Chaque réponse est expliquée, juste ou fausse. C’est là qu’on apprend le plus.

À lire ensuite

Hatchepsout, pharaon de l’Égypte ancienne

Il y a environ 3 500 ans, une femme a régné sur l'Égypte avec tous les titres d'un pharaon, pendant une vingtaine d'années, en bâtissant et en commerçant plus qu'en faisant la guerre. Après sa mort, son nom a été effacé de nombreux monuments, et les historiens discutent encore des raisons.

8-12 ans

Ashoka, empereur maurya de l’Inde ancienne

Au IIIᵉ siècle avant notre ère, l'empereur indien Ashoka a fait graver sur la pierre qu'il regrettait les morts d'une guerre qu'il avait gagnée, puis il a demandé à ses sujets la tolérance et le respect de la vie. Les historiens rappellent qu'il n'a pas renoncé pour autant à la force de l'État, ni rendu le pays conquis.

13-18 ans

Cléopâtre VII, dernière reine de l’Égypte ptolémaïque

Cléopâtre VII a gouverné l'Égypte pendant plus de vingt ans, au Iᵉʳ siècle avant notre ère, en parlant de nombreuses langues et en négociant avec les maîtres de Rome pour garder son royaume. Presque tout ce qu'on raconte d'elle vient pourtant de ses ennemis romains, et les historiens trient avec soin la légende et les faits.

8-12 ans

Amanirenas, reine de Koush face à Rome

Vers 25 avant notre ère, Amanirenas, reine du royaume africain de Koush, au Soudan actuel, a attaqué l'Égypte devenue romaine, résisté à la riposte, puis obtenu de l'empereur Auguste une paix favorable. On connaît cette guerre surtout par un auteur grec du camp romain, et la langue de Koush, elle, reste mal comprise.

8-12 ans

Hypatie, mathématicienne et philosophe d’Alexandrie

À Alexandrie, vers l'an 400, Hypatie a enseigné les mathématiques, l'astronomie et la philosophie à des élèves venus de loin, et elle était écoutée des dirigeants de la ville, chose rare pour une femme. Assassinée en 415 dans une lutte de pouvoir, elle est devenue une légende, et les historiens s'efforcent de séparer ce que l'on sait de ce qu'on lui a fait dire.

13-18 ans

Murasaki Shikibu, autrice japonaise du Dit du Genji

Il y a mille ans, à la cour impériale du Japon, une femme a écrit le Dit du Genji, un très long récit que beaucoup de spécialistes comptent parmi les premiers romans du monde. Elle avait appris en cachette une langue réservée aux garçons ; on ne connaît pourtant ni son vrai nom ni ses dates exactes.

8-12 ans