Deux façons de faire fonctionner la langue
L'oral et l'écrit ne sont pas la même activité, même quand ils utilisent la même langue.
À l'oral, l'interlocuteur est là. On peut hésiter, se reprendre, montrer du doigt, laisser une phrase inachevée : le contexte, le ton et le visage complètent le message. L'oral est fait de reprises, et c'est normal.
À l'écrit, le lecteur est absent. Il lira peut-être dans un autre pays, dans dix ans, sans pouvoir demander de précision. Tout ce qui manque au texte manque définitivement. C'est pourquoi l'écrit est plus explicite, plus organisé, et pourquoi il se relit.
L'écrit n'est donc pas de l'oral propre. C'est un autre outil, pour une autre tâche.
Les registres
Un registre, on dit aussi niveau de langue, est la façon d'ajuster sa langue à la situation. On distingue habituellement trois grands registres.
- Familier : entre proches. Phrases courtes, mots relâchés, abréviations, parfois mélange de langues. « T'as vu ce truc ? »
- Courant : la langue neutre, celle d'un cours, d'une information, d'un échange avec un inconnu. « Est-ce que tu as vu cet objet ? »
- Soutenu : formel, écrit, cérémonie, administration, littérature. « Avez-vous aperçu cet objet ? »
Aucun n'est meilleur que les autres dans l'absolu. Chacun est adapté ou non à une situation. Parler soutenu avec ses amis est aussi maladroit que parler familier dans une lettre de candidature : dans les deux cas, on se trompe de contexte.
Le mélange des langues n'est pas un désordre
Dans une grande partie du monde, l'oral quotidien mélange plusieurs langues dans la même conversation, et parfois dans la même phrase : français et lingala à Kinshasa, français et wolof à Dakar, français et arabe à Casablanca ou à Beyrouth, français et anglais à Montréal.
Les linguistes appellent cela l'alternance de codes. Les études montrent que ce n'est pas un signe de langue mal maîtrisée : l'alternance suit des règles fines, et les locuteurs qui la pratiquent savent très bien quand elle est possible et quand elle ne l'est pas.
Ce qui est vrai, en revanche, c'est qu'elle ne convient pas à toutes les situations, un devoir, un rapport, un examen attendent une seule langue. Là encore, la compétence est de savoir choisir, pas d'abandonner l'un des deux.
Ce que l'écrit numérique a changé
Les messageries ont créé quelque chose d'inédit : un écrit qui fonctionne comme de l'oral. Court, immédiat, avec des abréviations, des emojis pour remplacer le ton de la voix, et des fautes tolérées parce que la vitesse compte plus que la forme.
Ce n'est pas une dégradation de la langue : c'est un nouveau registre, qui s'ajoute aux autres. Le danger n'est pas qu'il existe, mais de n'avoir que celui-là. Un élève qui ne sait écrire qu'en messages courts sera bloqué le jour où il devra rédiger une demande, un contrat ou un mémoire.
S'entraîner à changer de registre
Un exercice court et efficace : prends une même information et écris-la trois fois.
- Comme un message à ton meilleur ami.
- Comme un texte d'information neutre pour la classe.
- Comme une lettre à une administration ou à un directeur.
Compare ensuite ce qui a changé : les mots, mais aussi la longueur des phrases, les formules de politesse, ce que tu as dû rendre explicite parce que le lecteur ne le savait pas.
C'est l'exercice qui rend visible la chose la plus utile de tout cet article : la langue ne se juge pas en soi, elle se juge par rapport à ce qu'on veut faire avec.
Le savais-tu ?
- Les emojis remplissent à l'écrit une fonction que l'oral confie au ton de la voix et au visage : indiquer comment il faut prendre la phrase.
- Mélanger deux langues dans la même phrase suit des règles précises : les linguistes appellent cela l'alternance de codes, et ce n'est pas un signe de langue mal maîtrisée.
- Écrire soutenu à ses amis est aussi maladroit qu'écrire familier à une administration : le registre se juge par rapport à la situation, jamais tout seul.
Teste ce que tu viens de lire
Chaque réponse est expliquée, juste ou fausse. C’est là qu’on apprend le plus.
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