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Les arts africains et l’art moderne : une influence longtemps minimisée

Au début du XXe siècle, à Paris et à Londres, Derain, Matisse puis Picasso découvrent des masques et des statues d'Afrique, dont plusieurs viennent du bassin du Congo. Le choc est immense, et il nourrit le cubisme. Pendant des décennies pourtant, on a parlé d'« art primitif » et Picasso lui-même a nié sa dette. L'histoire de l'art la regarde aujourd'hui en face.

13-18 ans

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Masque fang du ngil (Gabon), XIXe siècle, en bois blanchi au kaolin (collections du musée du quai Branly, Paris) : ces masques ont fasciné les peintres du début du XXe siècle.Auteur inconnu · Domaine public · Wikimedia Commons

Des objets vus dans les vitrines

Au début du XXe siècle, les musées et les marchands d'Europe sont remplis d'objets venus d'Afrique et d'Océanie. Beaucoup ont été rapportés pendant la colonisation : achetés dans un rapport de force très inégal, saisis ou pillés. Dans les musées d'ethnographie, ils sont présentés comme des curiosités ou des témoignages de peuples jugés « en retard », pas comme des œuvres d'art.

On les désigne alors par des mots qui en disent long : « art nègre », « art primitif », « fétiches ». Ce vocabulaire colonial supposait que ces créations venaient d'un stade inférieur de l'humanité. Le musée Tate, à Londres, a d’ailleurs retiré de son site sa définition du « primitivisme », jugée dépassée et trompeuse, pour la réécrire.

Statue nkisi nkondi du Mayombe (RDC), au musée royal de l’Afrique centrale, à Tervuren (Belgique) : chaque clou planté scellait une promesse ou une demande.Daderot · CC0 (domaine public) · Wikimedia Commons

Le choc de 1906 et 1907

Mars 1906, Londres. Le peintre fauve André Derain visite le British Museum. Il découvre des objets venus de Guinée, du Congo, d'Océanie, et il écrit à son ami Matisse qu'il en est bouleversé, au point de devoir sortir tellement ses idées sont confuses.

Fin 1906, Paris. Henri Matisse achète chez un marchand une petite statuette vili, venue du Congo, et la montre à Pablo Picasso. Les yeux de la statuette sont fermés par des coquillages. Picasso est frappé : dans les portraits qu'il peint peu après, les regards deviennent étrangement vides.

Fin du printemps 1907, Paris. Sur les conseils de Derain, Picasso visite le musée d'Ethnographie du Trocadéro. Le lieu est poussiéreux et mal entretenu, mais il reste et observe longuement les masques. Il racontera plus tard qu'il y a compris le sens même de la peinture : une forme de magie qui donne forme aux peurs et aux désirs des humains.

Ce qui frappe les peintres européens

Depuis la Renaissance, l'art européen cherche à imiter la réalité : perspective, ombres, proportions exactes. Les sculpteurs d'Afrique, eux, suivent d'autres règles. Ils simplifient les formes, exagèrent certaines parties du corps, construisent un visage avec des volumes géométriques. Leur but n'est pas de copier un visage, mais de rendre présent un ancêtre, un esprit, une force.

Pour des artistes qui cherchaient justement à se libérer de l'imitation, c'est une révélation. Picasso résumait l'idée ainsi : une tête, ce sont des yeux, un nez, une bouche, que l'on peut disposer comme on veut. Le musée Tate rappelle qu'il s'est inspiré des masques africains, très stylisés mais pleins de vie.

Les Demoiselles d'Avignon

En 1907, Picasso peint Les Demoiselles d'Avignon, le tableau qu'on considère comme le point de départ du cubisme. Les visiteurs de son atelier sont horrifiés par ces femmes aux corps anguleux.

Les historiens ont depuis rapproché plusieurs visages du tableau de masques d'Afrique : l'un évoque un masque de la région de l'actuelle République du Congo, un autre les yeux globuleux et le visage partagé en deux couleurs d'un masque pende, peuple d'Afrique centrale, un autre encore un masque dan, d'Afrique de l'Ouest.

Pourtant, Picasso a longtemps nié cette influence. Pour toute réponse, il lançait par provocation : « L'art nègre ? Connais pas. » Sa collection personnelle, pleine d'objets d'Afrique, d'Océanie et des Amériques, prouve le contraire. Le musée du quai Branly, à Paris, lui a consacré en 2017 une exposition, Picasso primitif, qui montrait ces objets à côté de ses œuvres.

Une rupture, mais à sens unique

Le marchand d'art Daniel-Henry Kahnweiler a expliqué que Picasso, Matisse et Derain étaient les premiers à voir dans ces masques et ces statues des œuvres d'art, et non des bibelots pittoresques. C'est une vraie rupture.

Mais elle avait des limites. Les artistes européens admiraient les formes sans connaître le sens des objets, ni les noms de ceux qui les avaient sculptés. Les sculpteurs africains, eux, n'ont tiré ni gloire ni argent de cette influence. Et les objets eux-mêmes restaient loin des communautés qui les avaient créés.

Ce que l'on regarde autrement aujourd'hui

Les musées ne présentent plus ces œuvres comme des « fétiches » anonymes. Ils cherchent leurs auteurs, leurs ateliers, leurs usages, leur histoire, et la façon dont elles sont arrivées en Europe. Des restitutions vers les pays d'origine ont commencé.

Et l'histoire de l'art ne se lit plus dans un seul sens. Au XXe siècle, des artistes africains ont créé leur propre art moderne, à Kinshasa, Brazzaville, Dakar ou Lagos, en dialogue avec leurs traditions et avec le reste du monde.

Pour aller plus loin

Le savais-tu ?

  • La statuette que Matisse a montrée à Picasso fin 1906 venait du Congo : c'était une figure vili aux yeux fermés par des coquillages.
  • Picasso répondait par provocation « L'art nègre ? Connais pas », alors que sa collection était pleine d'objets d'Afrique et d'Océanie.
  • Le musée Tate a retiré de son site sa définition du « primitivisme », jugée dépassée, pour la réécrire.

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