Un prix au nom d'un pionnier
Le prix porte le nom d'Alan Turing, le mathématicien britannique qui a imaginé dès 1936 une machine capable d'exécuter n'importe quel calcul : l'idée même de l'ordinateur. Il est remis par l'ACM, une association internationale d'informaticiens basée aux États-Unis, et on le surnomme souvent « le Nobel de l'informatique ».
Le premier lauréat, en 1966, est l'Américain Alan Perlis, pour ses travaux sur les compilateurs, ces programmes qui traduisent les instructions écrites par les humains en langage compris par la machine.
Depuis 2014, le prix est doté d'un million de dollars, financé par l'entreprise Google. Il est remis chaque année en juin, lors d'un grand dîner de l'ACM.
Ce qu'il récompense
L'informatique, ce n'est pas seulement se servir d'un ordinateur. C'est inventer des façons de calculer, de ranger l'information, de faire communiquer des machines, de protéger des secrets. Pour découvrir les bases, voir Qu'est-ce qu'un ordinateur ?.
Le prix Turing récompense une contribution technique, importante et durable. Quelques exemples de ce que tu utilises sans le savoir :
- 1983 : Ken Thompson et Dennis Ritchie, pour le système UNIX, ancêtre de nombreux systèmes d'exploitation actuels.
- 2002 : Ronald Rivest, Adi Shamir et Leonard Adleman, pour une méthode de chiffrement qui protège encore des paiements en ligne.
- 2004 : Vinton Cerf et Robert Kahn, pour les règles qui permettent aux ordinateurs de communiquer sur Internet (voir Comment fonctionne Internet ?).
- 2016 : Tim Berners-Lee, l'inventeur du web.
- 2018 : Yoshua Bengio, Geoffrey Hinton et Yann LeCun, pour l'apprentissage profond, au cœur de l'intelligence artificielle d'aujourd'hui.
- 2025 : Charles Bennett et Gilles Brassard, pour avoir montré dès 1984 comment deux personnes peuvent partager une clé secrète protégée par les lois de la physique quantique.
Comment on est choisi
On ne se présente pas soi-même. Un proposant, de préférence un spécialiste reconnu qui ne travaille pas dans le même établissement que le candidat, envoie un dossier à l'ACM :
- un texte d'un millier de mots au plus qui explique pourquoi le candidat mérite le prix ;
- une phrase de 25 mots au plus résumant sa contribution principale ;
- son parcours et ses publications ;
- 4 à 8 lettres de soutien de spécialistes de différents horizons.
L'ACM ne dit jamais au candidat qui l'a proposé. Un comité étudie les dossiers : il cherche une réalisation technique marquante, qui a ouvert une voie, et des preuves de son influence durable.
Quelques lauréats, et leur chemin
Frances Allen (États-Unis, 2006). Elle grandit dans une ferme de l'État de New York, aînée de six enfants. Elle devient professeure de mathématiques dans le lycée où elle a été élève. En 1957, après un master, elle entre chez IBM pour rembourser ses prêts d'études, en pensant rester peu de temps. Elle y restera plus de quarante ans. Sa première mission : enseigner aux chercheurs un langage de programmation tout neuf, qu'elle devait souvent apprendre quelques jours avant de l'enseigner. Elle devient une spécialiste des compilateurs qui rendent les programmes plus rapides, puis la première femme à recevoir le prix Turing. Toute sa vie, elle a accompagné de jeunes collègues, surtout des femmes.
Bengio, Hinton et LeCun (Canada et France, 2018). Dès les années 1980, ces trois chercheurs échangent sur les réseaux de neurones artificiels, des programmes faits de « neurones » numériques reliés entre eux. Puis vient une période sombre : Yann LeCun raconte que, du milieu des années 1990 au milieu des années 2000, il était presque impossible de publier sur ce sujet, devenu mal vu. Ils ne lâchent pas. Ils obtiennent un financement du gouvernement canadien, organisent des rencontres régulières, et finissent par montrer que leurs méthodes permettent aux machines de reconnaître des images et des voix. Yoshua Bengio, né à Paris dans une famille venue du Maroc, a fait ses études à Montréal.
Gilles Brassard (Canada, 2025). Professeur à l'Université de Montréal, il invente avec l'Américain Charles Bennett, dans un article de 1984, la cryptographie quantique. Pendant longtemps, cela ressemble à une curiosité de chercheurs. Aujourd'hui, à l'approche d'ordinateurs quantiques puissants, c'est une piste sérieuse pour protéger les communications.
Le plus jeune lauréat, Donald Knuth, avait 36 ans en 1974 ; le plus âgé, Alfred Aho, 79 ans en 2020. On trouve aussi parmi les lauréats l'Indien Raj Reddy (1994), le Vénézuélien Manuel Blum (1995) et le Chinois Andrew Yao (2000).
Ce que la légende oublie
- Trois femmes sur 81 lauréats : Frances Allen, Barbara Liskov et Shafi Goldwasser. Pourtant, les femmes ont été nombreuses parmi les premières programmeuses.
- Aucun lauréat africain. La grande majorité des lauréats ont travaillé aux États-Unis. Depuis 2017, le réseau Deep Learning Indaba réunit presque chaque année des chercheurs et des étudiants d'Afrique, pour que les Africains ne se contentent pas de recevoir les progrès de l'intelligence artificielle, mais les façonnent. Son rassemblement de 2026 a eu lieu en août à Lagos, au Nigeria.
- Le nom du prix rappelle une injustice. Alan Turing, héros de la guerre, a été condamné en 1952 par son propre pays pour son homosexualité, alors punie par la loi britannique. Il est mort deux ans plus tard.
- Une invention peut servir au pire comme au meilleur. Geoffrey Hinton, qui a aussi reçu le prix Nobel de physique en 2024, a utilisé son discours à Stockholm pour alerter sur les dangers de l'intelligence artificielle : contenus qui enferment et divisent, surveillance de masse, escroqueries en ligne, nouveaux virus et armes, et risque de perdre le contrôle de machines plus intelligentes que nous. Il a demandé d'urgence plus de recherche pour rendre ces systèmes sûrs.
Et toi ?
Le chemin passe souvent par les mathématiques, la logique et la programmation, puis par des études d'informatique et, pour la recherche, un doctorat. Mais Frances Allen a commencé comme professeure de lycée, et les pionniers de l'apprentissage profond ont travaillé pendant des années sur une idée que presque tout le monde jugeait dépassée. Programmer s'apprend aujourd'hui avec un simple téléphone ou un ordinateur partagé : l'essentiel est de continuer à chercher.
Le savais-tu ?
- Frances Allen, première femme lauréate du prix Turing, était entrée chez IBM en 1957 pour rembourser ses prêts d'études, en pensant y rester peu de temps : elle y a passé plus de quarante ans.
- Le plus jeune lauréat du prix Turing, Donald Knuth, avait 36 ans ; le plus âgé, Alfred Aho, en avait 79.
- Pendant une dizaine d'années, il était presque impossible de publier des recherches sur les réseaux de neurones ; les trois chercheurs qui ont insisté ont reçu le prix Turing 2018.
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