L'histoire
Une tortue lance un défi à un lièvre : « Je parie que j'arriverai avant vous à ce but, là-bas. » Le lièvre éclate de rire. Lui, perdre contre une tortue ? Il accepte, sûr de gagner.
La tortue part tout de suite, à son petit pas, sans jamais s'arrêter. Le lièvre, lui, a tout son temps : il broute, il se repose, il écoute d'où vient le vent. Il pense même qu'il serait plus glorieux de partir en retard. Quand enfin il voit que la tortue est presque arrivée, il s'élance comme une flèche… trop tard. La tortue touche le but la première, et elle se moque gentiment de lui : que serait-ce si, comme elle, il portait sa maison sur son dos ?
Le texte de La Fontaine
La Fontaine commence par la morale, puis raconte la course. Voici sa fable en entier (livre VI des Fables, 1668) :
Rien ne sert de courir ; il faut partir à point :
Le lièvre et la tortue en sont un témoignage.
Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point
Sitôt que moi ce but. Sitôt ! êtes-vous sage ?
Repartit l'animal léger :
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d'ellébore.
Sage ou non, je parie encore.
Ainsi fut fait ; et de tous deux
On mit près du but les enjeux.
Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire,
Ni de quel juge l'on convint.
Notre lièvre n'avait que quatre pas à faire ;
J'entends de ceux qu'il fait lorsque, près d'être atteint,
Il s'éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir, et pour écouter
D'où vient le vent, il laisse la tortue
Aller son train de sénateur.
Elle part, elle s'évertue ;
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu'il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose ;
Il s'amuse à toute autre chose
Qu'à la gageure. À la fin, quand il vit
Que l'autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit
Furent vains : la tortue arriva la première.
Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi l'emporter ! et que serait-ce
Si vous portiez une maison ?
Quelques mots : gageons veut dire « parions » ; l'ellébore est une plante que l'on croyait capable de guérir la folie (le lièvre traite la tortue de folle) ; la carrière, ici, c'est la piste de course.
D'où vient ce récit
L'histoire vient d'Ésope, un conteur grec qui aurait vécu au VIe siècle avant notre ère. On sait très peu de choses sûres sur lui : l'historien grec Hérodote dit qu'il était esclave sur l'île de Samos. Ses fables ont circulé à l'oral, puis ont été réunies et recopiées pendant des siècles. Dans la version d'Ésope, le lièvre s'endort au bord de la route, et la morale dit que le travail l'emporte souvent sur les dons naturels quand on les néglige.
Plus de 2 000 ans plus tard, Jean de La Fontaine (1621-1695), un poète français du temps du roi Louis XIV, reprend la fable en vers. Il ajoute de l'humour : le lièvre ne s'endort pas seulement, il fait exprès de partir tard pour se rendre intéressant.
Ce que dit ce récit
« Rien ne sert de courir ; il faut partir à point » : il vaut mieux commencer à temps et avancer avec régularité que compter sur son talent au dernier moment. C'est vrai pour une course, mais aussi pour réviser un examen ou apprendre un instrument.
La fable dit aussi autre chose : la vantardise et le mépris font perdre. Le lièvre ne perd pas parce qu'il est lent, mais parce qu'il se croit au-dessus de son adversaire. Aujourd'hui encore, on dit d'un projet mené « lentement mais sûrement » qu'il avance comme la tortue.
Ses cousins dans le monde
La course entre un animal rapide et un animal lent existe sur presque tous les continents, mais le petit y gagne souvent par la ruse plutôt que par l'effort :
- au Cameroun, sur la côte de Batanga, un conte raconte la course de la tortue contre l'antilope : la tortue poste des membres de sa famille, tous semblables, tout le long du chemin, et à chaque fois que l'antilope demande « Où es-tu ? », une tortue répond « Ici ! » ;
- aux Philippines, l'escargot bat le cerf de la même façon, grâce à ses cousins cachés dans chaque puits ;
- à Madagascar, la grenouille saute sur le cou du sanglier sans qu'il s'en aperçoive et descend juste avant l'arrivée ;
- chez les Ojibwés d'Amérique du Nord, c'est la tortue qui gagne, et en Allemagne, dans un conte noté par les frères Grimm, le hérisson bat le lièvre avec l'aide de sa femme, qui l'attend au bout du champ.
Pour aller plus loin
- La Cigale et la Fourmi, une autre fable d'Ésope reprise par La Fontaine.
- Le Corbeau et le Renard, la fable la plus récitée des écoles francophones.
- Contes, fables et légendes, pour découvrir la rubrique.
Le savais-tu ?
- Dans les contes africains et asiatiques de la course, le petit gagne presque toujours par la ruse, alors que chez Ésope il gagne par la persévérance.
- L'expression « aller son train de sénateur », utilisée par La Fontaine pour la tortue, veut dire avancer lentement et avec dignité, comme un vieux sénateur.
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