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Kimpa Vita, prophétesse du royaume Kongo

Au début du XVIIIᵉ siècle, dans un royaume Kongo déchiré par la guerre civile, une jeune femme a entraîné des milliers de personnes à réoccuper leur capitale en ruine, au nom d'un christianisme qu'elle voulait kongolais. Brûlée vive en 1706, elle est souvent présentée comme une résistante à la colonisation, une lecture que les historiens nuancent.

13-18 ans

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Kimpa Vita dessinée en 1710, quatre ans après sa mort, dans le rapport du capucin italien Bernardo da Gallo, qui l’avait interrogée : la seule image ancienne que l’on ait d’elle.Bernardo da Gallo · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Qui, quand, où

Kimpa Vita, baptisée Dona Beatriz (on trouve aussi Kimpa Mvita, ou Béatrice du Congo), naît vers 1684 près du mont Kibangu, dans le royaume Kongo, en Afrique centrale, sur le territoire de l'actuel Angola. Elle meurt le 2 juillet 1706, à une vingtaine d'années.

Le Kongo est alors un royaume chrétien depuis près de deux siècles : son roi s'est fait baptiser en 1491, et le catholicisme s'y est mêlé aux croyances plus anciennes, surtout grâce à des catéchistes kongolais. Mais depuis 1665, quand le roi a été tué à la bataille de Mbwila contre les Portugais, le pays est déchiré par la guerre civile. Plusieurs branches de la famille royale se disputent le trône. La capitale, São Salvador (aujourd'hui Mbanza Kongo), est abandonnée et en ruine.

Kimpa Vita est la fille d'un noble de lignée royale, sans grande puissance. Elle ne connaît que ce pays en guerre.

São Salvador (aujourd’hui Mbanza Kongo, en Angola), capitale du royaume Kongo, dans un livre anglais de 1745 : c’est cette ville abandonnée que Kimpa Vita voulait voir repeuplée.Thomas Astley · Domaine public · Wikimedia Commons

Ce qu'elle a accompli

  • Vers 1704, elle annonce une mission : réunifier le royaume et repeupler sa capitale abandonnée.
  • Elle fonde un mouvement à la fois religieux et politique, l'antonianisme, du nom de saint Antoine, dont elle dit porter l'esprit.
  • Elle prêche une lecture kongolaise du christianisme : selon elle, Jésus, Marie et saint François sont nés au Kongo.
  • Elle entraîne des milliers de paysans à réoccuper les ruines de São Salvador.
  • Elle envoie des messagers dans les provinces pour appeler les chefs rivaux à s'unir derrière un seul roi.

Comment

En connaissant les deux mondes religieux de son pays. Jeune fille, elle est formée comme nganga marinda, une médiatrice avec le monde des esprits, dont le rôle exact n'est pas connu. Au Kongo, le mot nganga désignait aussi bien les prêtres catholiques que les guérisseurs traditionnels.

En donnant un sens à la crise. Vers 1704, gravement malade, elle dit avoir eu la vision de saint Antoine de Padoue, très populaire au Kongo. Selon son récit, le saint lui annonce que Dieu l'a chargé de restaurer le royaume, puis entre en elle. Dès lors, elle se présente comme habitée par lui. Elle rejoint un camp de pionniers installés près de la capitale, où une autre prophétesse, Appolonia Mafuta, l'accueille et lui laisse la tête du mouvement.

En s'adressant aux puissants. Elle se présente devant Pedro IV, l'un des prétendants au trône. Il l'envoie parler à un missionnaire capucin italien, Bernardo da Gallo. Au prêtre qui lui demande, avec mépris, s'il y a des Noirs au ciel, elle répond qu'il y a des Kongolais, mais qu'au ciel il n'y a pas de couleurs. Elle reproche aux missionnaires de refuser au Kongo ses propres saints. Pedro IV, prudent, ne la soutient pas et ne l'arrête pas.

En agissant. Mal reçue par un autre prétendant, elle s'installe dans les ruines de la cathédrale de São Salvador. Des milliers de personnes la rejoignent, abandonnant parfois leurs récoltes. Elle envoie des disciples, les « petits Antoines », porter son message dans les provinces.

Avec d'autres, et contre d'autres. Un noble ambitieux, Pedro Constantinho da Silva, entre dans la ville avec ses troupes et la soutient. Cet appui la range malgré elle dans un camp de la guerre civile : les autres camps deviennent ses ennemis, et un duc lance une campagne armée contre ses partisans.

La chute. Elle tombe enceinte, sans doute d'un de ses proches, João Barro, alors qu'elle prêchait la chasteté. Elle cache sa grossesse, quitte la ville en secret et accouche d'un fils chez ses parents, où elle est capturée. Livrée à Pedro IV, elle est jugée selon la loi du Kongo pour sorcellerie, avec l'appui des missionnaires, qui la tiennent pour hérétique. Elle abjure et accepte la mort. Elle est brûlée vive le 2 juillet 1706, avec João Barro. Son mouvement lui survit jusqu'en 1709, quand Pedro IV reprend São Salvador.

Ce que l'on sait, ce que l'on raconte

Presque tout ce qu'on sait d'elle vient de ses adversaires : les récits et les lettres des missionnaires capucins présents au Kongo, surtout Bernardo da Gallo, qui l'a interrogée. Ils la jugeaient hérétique, et pourtant leurs textes rapportent ses paroles. Une seule de ses prières nous est parvenue : une version transformée du Salve Regina, où le salut dépend des intentions plus que des sacrements.

L'historien américain John Thornton, de l'université de Boston, lui a consacré en 1998 le livre de référence. Il lit ces sources en tenant compte du regard de ceux qui les ont écrites.

Ses partisans lui attribuaient des miracles : guérir des malades, rendre fécondes des femmes stériles, redresser des arbres sur son passage. Elle disait monter au ciel chaque semaine pour parler à Dieu. Ce sont des récits de foi, rapportés par des témoins, que l'historien décrit sans les trancher.

Sa fin a été embellie par la légende. Beaucoup de textes, jusque sur des sites d'institutions, disent qu'elle a été brûlée avec son enfant dans les bras, condamnée par l'Inquisition, et suivie par 80 000 fidèles. Les sources de l'époque disent autre chose : l'enfant a été épargné, confié aux missionnaires et baptisé ; elle avait voulu l'appeler António, les prêtres l'ont nommé Jerónimo. Elle a été jugée par un roi kongolais. Et personne n'a pu compter ses fidèles.

Zones d'ombre et débats

Une résistante à la colonisation ? On l'appelle souvent la « Jeanne d'Arc du Congo » et on la présente en ennemie des Portugais. Thornton rappelle le contexte : en 1706, le Kongo est un royaume indépendant ; la guerre qu'elle veut arrêter oppose des Kongolais entre eux ; ceux qu'elle critique sont des missionnaires italiens ; et c'est un roi kongolais qui la fait exécuter. D'autres historiens, comme Catherine Coquery-Vidrovitch, soulignent qu'elle inquiétait aussi les colons portugais et l'Église. Les historiens en discutent.

Hérésie ou christianisme africain ? Pour les missionnaires, c'était une hérésie. Pour ses partisans, un message venu de saint Antoine. Les historiens y voient une manière de rendre le christianisme kongolais, dans la ligne de lettrés du Kongo qui plaçaient déjà le jardin d'Éden dans leur pays. Juger qui avait raison sur la foi n'est pas le rôle de l'histoire.

Des contradictions. Elle prêchait la chasteté et a eu un enfant. Elle a fait détruire des objets religieux, y compris des croix, qu'elle jugeait souillées par la sorcellerie. Et son appel à l'unité a divisé : une partie des nobles l'a combattue.

Des héritiers qui se disputent son nom. Aujourd'hui, des Églises et des mouvements de RDC et d'Angola la revendiquent comme fondatrice ou précurseure, parmi lesquels le mouvement politico-religieux Bundu dia Kongo et certains kimbanguistes.

Pourquoi on s'en souvient

Elle est la première grande figure connue des prophètes kongolais, une tradition qui reparaît au XXᵉ siècle, notamment avec Simon Kimbangu.

Le théâtre s'est emparé d'elle après les indépendances. L'Ivoirien Bernard Dadié publie Béatrice du Congo en 1970 ; la pièce est jouée au festival d'Avignon, en France, en 1971. Le Congolais Sony Labou Tansi lui consacre une autre pièce, restée inachevée, vers 1980, et la Guadeloupéenne Simone Schwarz-Bart un chapitre de son Hommage à la femme noire. En 2024, le romancier Wilfried N'Sondé raconte sa vie dans La Reine aux yeux de lune. Une statue la représente à Uíge, en Angola.

Ce qu'on peut en retenir aujourd'hui

  • Affirmer sa dignité peut tenir en une phrase. Face à un prêtre qui la méprisait, elle a répondu qu'au ciel il n'y a pas de couleurs.
  • Appeler à l'unité ne suffit pas à rassembler. Son soutien à un camp l'a fait entrer dans la guerre qu'elle voulait arrêter.
  • Il faut savoir d'où vient ce qu'on sait. Presque tout ce qu'on connaît d'elle a été écrit par ceux qui l'ont condamnée.
  • Admirer son courage n'oblige pas à en faire une militante d'aujourd'hui. Elle se battait pour le Kongo de son temps, avec les idées de son temps.

Pour aller plus loin

Le savais-tu ?

  • Au missionnaire qui lui demandait s'il y avait des Noirs au ciel, Kimpa Vita a répondu qu'il y avait des Kongolais, mais qu'au ciel il n'y a pas de couleurs.
  • Contrairement à une légende répandue, son bébé n'a pas été brûlé avec elle : il a été épargné et baptisé sous le nom de Jerónimo.
  • La pièce Béatrice du Congo, de l'Ivoirien Bernard Dadié, a été jouée au festival d'Avignon en 1971.

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