Un enfant pris dans la guerre
Zheng He naît vers 1371 dans le Yunnan, une province montagneuse du sud-ouest de la Chine. Il s'appelle alors Ma He. Sa famille est musulmane : son père et son grand-père ont fait le pèlerinage à La Mecque.
Vers l'âge de dix ans, en 1381, les armées de la nouvelle dynastie chinoise des Ming conquièrent le Yunnan, encore tenu par les Mongols. Son père est tué et le garçon est fait prisonnier. Comme beaucoup de garçons capturés, il devient eunuque : on lui fait subir une opération qui l'empêche d'avoir des enfants, puis on le place au service du palais. Dans la Chine impériale, les eunuques pouvaient devenir des personnages très puissants à la cour.
De prisonnier à amiral
Le jeune Ma He est placé auprès d'un prince, Zhu Di. Il se distingue à ses côtés, à la guerre comme dans les négociations, et devient l'un de ses conseillers de confiance.
En 1402, Zhu Di prend le pouvoir et devient l'empereur Yongle. Il récompense son fidèle serviteur : Ma He reçoit un nouveau nom, Zheng He, et le rang le plus élevé parmi les eunuques. Il dirige des chantiers de construction et la fabrication d'armes, et apprend ainsi beaucoup sur la construction des navires. En 1403, l'empereur lui confie une immense flotte.
Sept voyages
La première expédition part en 1405. Les chiffres varient selon les sources, mais on parle de plus de deux cents navires, dont 62 « navires trésors », les plus grands, et de près de 28 000 personnes : marins, soldats, médecins, interprètes, fonctionnaires.
- Les trois premiers voyages (1405 à 1411) mènent la flotte au Vietnam, à Java, à Sumatra, au détroit de Malacca, à Sri Lanka et à Calicut, en Inde.
- Le quatrième (à partir de 1413) va jusqu'à Ormuz, dans le golfe Persique, et en Arabie.
- Les trois derniers (1417, 1421 et 1431) atteignent les côtes de l'Afrique de l'Est : Mogadiscio, en Somalie actuelle, et Malindi, au Kenya actuel. Ce sont les plus grandes expéditions chinoises connues à avoir atteint cette côte.
Le but n'était pas de découvrir des terres inconnues : ces routes étaient parcourues depuis des siècles par des marins arabes, indiens, persans, africains et chinois. Il s'agissait de montrer la puissance et la richesse de la Chine des Ming, d'encourager les souverains étrangers à envoyer des ambassadeurs et des cadeaux à l'empereur, et de développer le commerce. Après le quatrième voyage, dix-neuf souverains ont envoyé des ambassades en Chine.
Comment il y est arrivé
- La confiance de l'empereur. Sans le soutien de Yongle, rien n'aurait été possible : ces flottes coûtaient une fortune.
- Un talent d'organisateur. Nourrir, soigner et abreuver des dizaines de milliers de personnes pendant des voyages de près de deux ans, réparer les navires, prévoir les escales : c'est un travail de logistique gigantesque.
- Une équipe. Des interprètes, dont Ma Huan, qui a écrit ce qu'il voyait. C'est en grande partie grâce à ces compagnons que nous connaissons ces voyages.
- La force. La flotte transportait aussi des soldats, ce qui rendait ses « invitations » difficiles à refuser.
Des navires géants... et discutés
Les chroniques chinoises parlent de navires trésors de plus de 120 mètres de long. Beaucoup d'historiens trouvent ces chiffres exagérés. Leurs estimations vont d'environ 55 mètres à 90 mètres : la question reste débattue. Un gouvernail d'environ 11 mètres, retrouvé en Chine, montre en tout cas que certains navires étaient immenses.
Même selon les estimations les plus prudentes, ces navires étaient plusieurs fois plus longs que la Santa María, le navire amiral de Christophe Colomb, qu'on estime à une vingtaine de mètres, et qui traversera l'Atlantique près de quatre-vingt-dix ans après le premier départ de Zheng He.
Ce que la légende oublie
- Une flotte armée, pas seulement pacifique. Dans le détroit de Malacca, Zheng He capture un chef pirate, Chen Zuyi. À Sri Lanka, il fait prisonnier un roi qui lui résistait, et l'emmène en Chine avant qu'il soit relâché.
- Beaucoup de choses restent inconnues. Une grande partie des archives officielles de ces voyages a été détruite ou perdue. Même la date et le lieu exacts de sa mort sont incertains : il meurt en 1433, pendant le septième voyage ou peu après.
- Un mythe à corriger. Un livre à succès, paru en 2002, affirme que ses flottes auraient atteint l'Amérique dès 1421. Les historiens rejettent cette idée : l'auteur n'apporte aucune preuve solide.
Pourquoi tout s'arrête
Après le septième voyage, la cour des Ming met fin aux expéditions, qui coûtaient très cher ; plus tard, des lois limitent même la construction de grands navires de haute mer. La Chine a d'autres priorités : se défendre contre les Mongols au nord et reconstruire la Grande Muraille. Une partie des hauts fonctionnaires voyait aussi d'un mauvais œil l'influence grandissante des militaires.
Quelques décennies plus tard, ce sont des navires portugais qui arrivent dans l'océan Indien, et l'histoire du monde prend une autre direction.
Ce qu'il a laissé
- La preuve d'un savoir-faire maritime immense en Chine au début du XVe siècle.
- Une leçon d'histoire : les grandes réussites dépendent aussi des choix politiques. Une flotte capable de traverser l'océan Indien peut disparaître en quelques années si l'on cesse de la financer.
- Des liens anciens entre l'Asie et l'Afrique, bien avant l'arrivée des Européens. Pour comprendre ces échanges : les routes commerciales.
Le savais-tu ?
- Parmi les cadeaux rapportés en Chine grâce aux flottes figuraient des girafes venues d'Afrique de l'Est. À la cour, certains y ont vu un qilin, un animal fabuleux censé annoncer un bon règne.
- Un gouvernail d'environ 11 mètres, retrouvé en Chine, laisse penser que certains de ses navires étaient vraiment gigantesques.
- Aujourd'hui, la Chine célèbre chaque 11 juillet une Journée nationale de la mer, en souvenir du départ de sa première expédition.
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