Une maladie qui la décide
Tu Youyou naît le 30 décembre 1930 à Ningbo, une ville de la côte est de la Chine. Elle est la seule fille d'une famille de cinq enfants, où l'on tient beaucoup aux études.
À 16 ans, elle attrape la tuberculose, une grave maladie des poumons, et doit arrêter l'école pendant deux ans. C'est là qu'elle décide de chercher des médicaments : en apprenant à soigner, se dit-elle, elle pourra rester en bonne santé et guérir beaucoup d'autres malades.
Elle étudie la pharmacie à Pékin, où elle apprend à reconnaître les plantes médicinales et à extraire leurs substances actives. Diplômée en 1955, elle entre dans un institut de recherche sur la médecine traditionnelle chinoise, où elle fera toute sa carrière. Elle y suit aussi une longue formation à cette médecine ancienne.
Un parasite qui résiste
Le paludisme, ou malaria, est une maladie transmise par la piqûre de certains moustiques, qui provoque de fortes fièvres et peut tuer (voir le paludisme). Dans les années 1960, le médicament habituel, la chloroquine, ne marche plus bien : le parasite est devenu résistant, c'est-à-dire qu'il survit au traitement. En Asie du Sud-Est, pendant la guerre du Viêt Nam, la maladie fait des ravages parmi les soldats et les civils. Aux États-Unis, plus de 200 000 substances sont testées sans succès.
En 1967, le gouvernement chinois lance un programme militaire et secret, nommé « projet 523 », pour trouver un nouveau remède. Des milliers de substances sont essayées, sans résultat.
Chercher dans les livres anciens
En 1969, on confie à Tu Youyou, 39 ans, la direction d'un groupe de recherche du projet. C'est une période de grands troubles politiques en Chine : beaucoup de laboratoires sont à l'arrêt et de nombreux chercheurs expérimentés ont été écartés.
La mission a un prix pour sa famille. Son mari est absent ; elle confie sa fille cadette, un an, à ses grands-parents, et place l'aînée, quatre ans, dans une pension. Quand elle revoit la plus jeune, trois ans plus tard, l'enfant ne la reconnaît pas.
Sa méthode : fouiller les textes de médecine chinoise, parfois vieux de plus de deux mille ans, et interroger des praticiens. En trois mois, elle réunit plus de 2 000 recettes, qu'elle réduit à 640. Son équipe prépare et teste des extraits de plus de cent plantes sur des souris atteintes de paludisme.
L'échec qui met sur la voie
Une plante, le qinghao (une armoise, Artemisia annua), donne parfois de bons résultats, parfois aucun. Les résultats ne se répètent pas. Beaucoup auraient abandonné.
Tu Youyou relit les textes. Dans un manuel de médecine d'urgence écrit par Ge Hong vers l'an 340, elle trouve une phrase : prendre une poignée de qinghao, la faire tremper dans deux litres d'eau, en extraire le jus et tout boire. Or d'habitude, on fait bouillir les plantes.
Elle a une intuition : la chaleur détruit peut-être la substance active. Elle change donc de méthode et fait l'extraction à basse température, avec un liquide qui bout à faible chaleur, l'éther. Elle sépare aussi les feuilles des tiges et retire une partie toxique de l'extrait.
Le 4 octobre 1971, l'échantillon numéro 191 élimine 100 % des parasites chez les souris, puis chez des singes.
Tester sur soi-même
Pour préparer les essais sur des malades, les usines sont fermées : l'équipe fabrique l'extrait elle-même, dans de grandes jarres, sans ventilation. Plusieurs chercheurs, dont Tu Youyou, voient leur santé se dégrader à force de respirer les produits.
Des doutes subsistent sur la toxicité, et la saison du paludisme touche à sa fin. Attendre, c'est perdre un an. En juillet 1972, Tu Youyou demande à prendre l'extrait elle-même, avec deux collègues, sous surveillance à l'hôpital. Aucun effet grave. Puis, sur l'île de Hainan, 21 malades sont traités : tous guérissent.
En novembre 1972, l'équipe isole enfin la substance pure : l'artémisinine. En 1973, Tu Youyou en fabrique une version dix fois plus puissante. D'autres instituts chinois déterminent la forme exacte de la molécule, améliorent la fabrication et mènent de grands essais.
Ce que la légende oublie
- Une œuvre collective. Le projet 523 a mobilisé des dizaines d'instituts. Quand Tu Youyou a reçu de grands prix, des chercheurs chinois ont regretté qu'on oublie les autres participants. Elle-même a présenté la découverte comme le fruit d'efforts collectifs. Son rôle décisif, l'idée de l'extraction à froid et l'extrait 191, est reconnu ; il n'efface pas celui des autres.
- Un secret qui a retardé le monde. Parce que le projet était militaire, les premiers articles en anglais ne paraissent qu'en 1979, sans nom d'auteur, comme c'était l'usage en Chine à l'époque.
- Une chercheuse hors des sentiers battus. Elle n'avait ni doctorat, ni diplôme de médecin, ni formation à l'étranger, ce qui a longtemps compté contre elle dans la reconnaissance de son travail.
- Un médicament menacé. Le parasite commence à résister en partie à l'artémisinine, d'abord en Asie du Sud-Est, puis en Érythrée, au Rwanda, en Ouganda et en Tanzanie. C'est pourquoi on ne la donne jamais seule, mais associée à un second médicament.
Ce qu'elle a laissé
Aujourd'hui, l'Organisation mondiale de la santé recommande des traitements qui associent un dérivé de l'artémisinine à un autre médicament. Entre 2010 et 2023, près de 4,5 milliards de ces traitements ont été livrés dans le monde.
En 2015, Tu Youyou reçoit la moitié du prix Nobel de physiologie ou médecine. Elle est la première scientifique de Chine continentale récompensée par un prix Nobel scientifique. Son histoire montre qu'un savoir ancien peut guider la science moderne, à condition de le tester avec rigueur, et qu'un échec bien analysé est souvent le début d'une découverte.
Le savais-tu ?
- L'extrait qui a tout changé portait le numéro 191 : il a éliminé tous les parasites chez les souris le 4 octobre 1971.
- L'idée d'extraire la plante sans la faire bouillir est venue d'une phrase écrite vers l'an 340 par un médecin chinois, Ge Hong.
- Avant de tester l'extrait sur des malades, Tu Youyou l'a pris elle-même, avec deux collègues, pour vérifier qu'il n'était pas dangereux.
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