Quatre idées de la justice, incompatibles
Imagine qu'il y ait une seule bourse d'étude à distribuer entre quatre élèves. Selon le principe retenu, la réponse change complètement.
- À chacun selon son mérite : au meilleur résultat. Mais le résultat dépend aussi de l'école fréquentée et du calme à la maison.
- À chacun selon son besoin : au plus pauvre. Mais faut-il ignorer le travail fourni ?
- À chacun la même chose : on partage en quatre. Mais un quart de bourse ne paie rien pour personne.
- À chacun ce que la procédure a donné : par tirage au sort, ce qui est impartial mais aveugle.
Aucune de ces réponses n'est absurde. C'est pourquoi la question est difficile.
Platon : chacun à sa place
Dans La République, Platon soutient que la cité est juste quand chaque partie fait ce qu'elle sait faire et ne se mêle pas du reste. La justice y est une forme d'ordre, comme la santé dans un corps.
Le problème saute aux yeux aujourd'hui : qui décide de la place de chacun ? Le modèle de Platon accepte des inégalités très fortes, pourvu qu'elles soient utiles à l'ensemble.
Confucius et la légitimité par l'exemple
Confucius, en Chine, ne parle pas d'institutions mais de conduite. Un gouvernant se fait obéir par son exemple plutôt que par la force ; s'il est corrompu, aucune loi ne sauvera l'ordre.
Cette idée reste très actuelle : un pays où les dirigeants détournent l'argent public a des lois sans effet, quelle que soit leur qualité. La justice y est d'abord une affaire de confiance.
Ibn Khaldoun et les causes du délitement
Au XIVe siècle, Ibn Khaldoun, né à Tunis, propose quelque chose d'inédit : expliquer la montée et la chute des pouvoirs par des mécanismes observables, la cohésion du groupe, le poids des impôts, l'usure du temps, l'installation dans le luxe.
Son apport est méthodologique autant que politique : il traite la société comme un objet qu'on peut étudier, et non seulement comme un lieu où l'on prêche la vertu. Les historiens le comptent parmi les fondateurs de la sociologie.
L'idée du contrat
À partir du XVIIe siècle, plusieurs penseurs européens abordent la question autrement : et si les règles justes étaient celles que des personnes libres accepteraient de se donner ?
Cette hypothèse déplace tout. Le pouvoir n'est plus justifié par la naissance ou par le ciel, mais par un accord, et un accord peut être rompu si l'une des parties ne tient pas sa part. C'est l'argument qui a servi à contester les monarchies, puis, retourné contre ses inventeurs, à contester la colonisation : un pouvoir imposé sans consentement ne peut pas se réclamer de cette idée.
Au XXe siècle, l'Américain John Rawls propose un test célèbre : quelles règles choisirais-tu si tu ignorais la place que tu vas occuper dans la société, riche ou pauvre, valide ou malade, majoritaire ou minoritaire ? Le test est simple et redoutable, parce qu'il neutralise l'intérêt personnel.
Les critiques venues d'ailleurs
Ces théories ont été critiquées pour avoir raisonné comme si l'individu isolé était le point de départ naturel.
Des philosophes africains, parmi eux le Ghanéen Kwasi Wiredu ou le Kényan Henry Odera Oruka, ont soutenu qu'une société juste se pense à partir des relations et de la recherche du consensus, plutôt qu'à partir de droits individuels en concurrence. Dans plusieurs traditions politiques africaines, une décision se prend en discutant jusqu'à ce que les objections soient épuisées, et non en comptant les voix contre.
Des critiques féministes, dont Simone de Beauvoir en France, ont montré qu'une théorie qui ignore le travail domestique et la condition des femmes décrit une société juste pour la moitié de ses membres.
Ce qu'on peut retenir sans conclure
Trois questions permettent d'examiner n'importe quelle politique, où que ce soit :
- Qui gagne, qui perd ? Une mesure présentée comme profitant à tous profite presque toujours à certains davantage.
- Ceux qui subissent ont-ils pu parler ? Une décision juste sur le fond mais prise sans les intéressés se défait vite.
- La règle survivrait-elle au changement de place ? Accepterais-tu cette règle si tu étais de l'autre côté ?
Ces trois questions ne disent pas ce qu'il faut faire. Elles empêchent de se tromper de bonne foi, ce qui est déjà beaucoup.
Le savais-tu ?
- Ibn Khaldoun, né à Tunis au XIVe siècle, expliquait la chute des pouvoirs par des mécanismes observables : les historiens le comptent parmi les fondateurs de la sociologie.
- L'argument du contrat, inventé pour contester les monarchies européennes, a ensuite servi à contester la colonisation : un pouvoir imposé sans consentement ne peut s'en réclamer.
- John Rawls propose de choisir les règles d'une société sans savoir quelle place on y occupera, un test qui neutralise l'intérêt personnel.
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Chaque réponse est expliquée, juste ou fausse. C’est là qu’on apprend le plus.
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