Qui était-il
Nagarjuna est un philosophe bouddhiste indien, actif probablement au IIe siècle de notre ère. On sait peu de choses sûres de sa vie ; on connaît en revanche très bien ses textes, dont les Stances du milieu.
Il est le fondateur d'une école appelée Madhyamaka, la voie du milieu, qui a profondément marqué la pensée en Inde, au Tibet, en Chine, en Corée et au Japon.
Sa thèse en une phrase
Rien n'a de nature propre, indépendante, qui existerait par soi-même. Tout ce qui existe dépend d'autre chose.
Le mot qu'il emploie est traduit par vacuité. Attention : cela ne veut pas dire que rien n'existe. Cela veut dire que rien n'existe séparément.
L'argument, étape par étape
Prends un objet ordinaire : un tabouret.
- Il est fait de pièces de bois. Retire-les toutes : plus de tabouret. Le tabouret n'est donc pas quelque chose en plus de ses pièces.
- Mais ses pièces prises en tas ne sont pas un tabouret. Il faut un certain arrangement.
- Cet arrangement n'est pas dans le bois : il vient de l'usage qu'on en fait et du nom qu'on lui donne. Dans un pays où personne ne s'assied sur des tabourets, cet objet serait autre chose.
Le tabouret existe donc réellement, on s'assoit dessus, mais il n'existe que comme relation : entre des pièces, un usage, un mot. Nagarjuna applique ce raisonnement à tout : aux objets, aux causes, au temps, et jusqu'au « moi ».
Le moi non plus
Cherche ce que tu es. Ton corps ? Il a changé entièrement depuis tes cinq ans. Tes souvenirs ? Ils se modifient chaque fois que tu les rappelles. Ton caractère ? Il dépend de ceux qui t'ont élevé, de ta langue, de tes rencontres.
À chaque endroit où tu cherches un noyau stable, tu trouves une relation à autre chose.
Pour le bouddhisme, ce constat n'est pas désespérant : il est libérateur. Une grande part de la souffrance vient de l'effort pour défendre un moi fixe, sa réputation, sa place, son image. Voir que ce moi est un processus et non une forteresse desserre la prise.
Ni oui ni non
Nagarjuna procède par une méthode redoutable : il montre que chaque réponse possible à une question mène à une contradiction, et qu'il faut donc reformuler la question.
Les choses existent-elles ? Si l'on répond oui au sens d'une existence autonome, contradiction. Si l'on répond non au sens où rien n'apparaîtrait, contradiction aussi, puisque nous voyons bien quelque chose. La voie du milieu consiste à refuser les deux extrêmes.
Cette façon de procéder a été comparée à celle de certains logiciens contemporains. Elle demande une grande rigueur, parce que rien n'est plus facile que de conclure trop vite « donc rien n'est vrai », ce qui n'est pas du tout ce qu'il soutient.
Pourquoi cela concerne un élève aujourd'hui
Parce que c'est un entraînement direct à la pensée en systèmes, dont on a besoin partout.
- En écologie : une espèce n'existe pas séparément de son milieu. Supprimer un insecte modifie une forêt entière.
- En économie : un prix n'est pas une propriété d'un objet, c'est le résultat d'une relation entre offre, demande, monnaie et habitudes.
- En santé : une maladie n'est pas seulement un microbe, c'est un microbe dans un corps, dans des conditions de vie, dans un réseau de contacts.
- Dans la vie sociale : « il est timide » désigne moins une essence qu'un comportement dans certains contextes. Le même adolescent est bavard ailleurs.
Chercher les relations plutôt que les essences change les questions qu'on pose, et souvent les solutions qu'on trouve.
Une précaution
Cette pensée est souvent mal résumée, dans un sens vaguement mystique. Elle est en réalité extrêmement argumentée, et les spécialistes discutent encore de l'interprétation exacte de ses textes.
C'est une bonne occasion d'appliquer une règle générale : quand une pensée étrangère est présentée sous une forme facile et jolie, il y a de fortes chances qu'on ait perdu l'argument en route.
Le savais-tu ?
- « Vacuité » ne signifie pas que rien n'existe, mais que rien n'existe séparément : tout dépend d'autre chose.
- Nagarjuna démontre ses thèses en montrant que chaque réponse extrême mène à une contradiction, d'où le nom de « voie du milieu ».
- Cette pensée de la relation est un entraînement direct au raisonnement écologique : une espèce n'existe pas indépendamment de son milieu.
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