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Mansa Abou Bakr II, le roi parti sur l'océan : ce qu'on sait, ce qu'on raconte

En 1324, l'empereur du Mali Mansa Moussa a raconté que son prédécesseur avait lancé des navires sur l'océan Atlantique, puis était parti lui-même sans jamais revenir. Ce récit a bien été rapporté par un auteur de l'époque ; mais le nom « Abou Bakr II » et l'idée d'une arrivée en Amérique relèvent d'autre chose, et cette fiche apprend à faire la différence.

13-18 ans

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Mansa Abou Bakr II, le roi parti sur l'océan : ce qu'on sait, ce qu'on raconte

Une conversation au Caire

Au XIVe siècle, l'empire du Mali domine une grande partie de l'Afrique de l'Ouest, enrichi par le commerce de l'or et du sel. Ses souverains portent le titre de mansa, c'est-à-dire roi, ou empereur.

En 1324, Mansa Moussa part en pèlerinage à La Mecque. En chemin, il séjourne environ trois mois au Caire, en Égypte. Il s'y lie avec un haut fonctionnaire, l'émir Ibn Amir Hajib, gouverneur du quartier où il loge. Un jour, l'émir lui demande comment il est devenu roi.

Le récit

Des années plus tard, Ibn Amir Hajib rapporte la réponse au savant al-Umari, qui rédige entre 1342 et 1349 une grande description du monde connu. Voici, résumé, ce que Moussa aurait raconté.

Dans sa famille, la royauté se transmet par héritage. Le roi qui l'a précédé ne croyait pas impossible d'atteindre l'autre bout de l'océan. Il fit équiper deux cents navires chargés d'hommes, et autant chargés d'or, d'eau et de vivres pour des années, avec l'ordre de ne revenir qu'une fois le bout atteint ou les provisions épuisées. Longtemps après, un seul navire revint. Son capitaine raconta qu'en pleine mer, ils avaient rencontré comme un fleuve au courant puissant : les autres navires y étaient entrés et avaient disparu, lui avait fait demi-tour.

Le roi fit alors équiper deux mille navires, mille pour lui et ses hommes, mille pour l'eau et les vivres. Il confia le pouvoir à Moussa, partit, et on ne le revit jamais. C'est ainsi que Moussa devint roi.

Ce qu'on sait vraiment

Un historien travaille comme un enquêteur : il se demande d'abord qui raconte, à qui, et quand.

  • Le récit existe bel et bien. Il est écrit au XIVe siècle, une vingtaine d'années après la conversation du Caire, par un auteur sérieux.
  • Mais c'est un témoignage de troisième main. Moussa parle à l'émir, qui le répète à al-Umari, qui l'écrit. À chaque étape, un détail peut changer.
  • C'est la seule source. Aucun autre texte de l'époque ne parle de cette expédition. Le grand voyageur Ibn Battuta, qui a séjourné au Mali en 1352-1353, n'en dit rien.
  • Le récit ne donne pas le nom du roi. Il dit seulement : « mon prédécesseur ».
  • Le « fleuve » en pleine mer fait penser à un grand courant marin, comme ceux qui longent la côte de l'Afrique de l'Ouest. Il montre qu'à la cour du Mali, on avait une certaine connaissance de l'océan.

D'où vient le nom « Abou Bakr II » ?

D'une erreur de traduction. Au XIVe siècle, l'historien Ibn Khaldoun dresse la liste des rois du Mali. D'après lui, le prédécesseur de Moussa s'appelle Mohammed, fils de Qu. Au XIXe siècle, une traduction française de son texte a fait d'un certain Abou Bakr un roi placé juste avant Moussa. Or, dans le texte arabe, cet Abou Bakr n'est cité que comme un ancêtre de Moussa, qui n'a jamais régné. L'historien Nehemia Levtzion a relu les textes arabes et corrigé la liste des rois dans un article publié en 1963.

C'est pourquoi beaucoup d'historiens parlent aujourd'hui du « voyage du prédécesseur de Mansa Moussa », ou de Mansa Mohammed. Le nom Abou Bakr II, ou Aboubakari II, reste pourtant le plus connu.

Ce qu'on raconte

À partir des années 1970, l'histoire devient célèbre. En 1976, l'écrivain Ivan Van Sertima publie un livre qui soutient que des Africains auraient atteint l'Amérique avant Christophe Colomb. En 2000, le chercheur malien Gaoussou Diawara publie un livre sur « Aboubakari II ». Avec une équipe, il affirme que la flotte serait partie des côtes de l'actuelle Gambie et aurait touché le Brésil en 1312. Ils s'appuient sur des récits de griots, les gardiens de la tradition orale en Afrique de l'Ouest, et sur des remarques de Colomb. Selon Diawara, si les griots ont longtemps gardé le silence sur ce roi, c'est qu'ils jugeaient honteux qu'un souverain abandonne son trône.

Qu'en pensent la plupart des historiens et des archéologues ? Que rien ne prouve une arrivée en Amérique : aucune trace matérielle, aucun indice génétique, et on ne sait même pas à quoi ressemblaient ces navires. Des traditions orales transmises pendant des siècles peuvent se transformer, et les récits de Colomb exagéraient souvent.

Pourquoi Moussa raconte-t-il cette histoire ?

Les historiens proposent plusieurs lectures, qui ne s'excluent pas.

  • Expliquer un changement de roi. Moussa descendait d'une autre branche de la famille royale. Le départ de son prédécesseur justifiait qu'il ait pris le pouvoir.
  • Opposer deux voyages. Le roi parti sur l'océan a échoué ; Moussa, lui, revient de La Mecque, un voyage jugé pieux et réussi.
  • Ce que représentait l'océan. L'historien François-Xavier Fauvelle, qui a étudié ce récit, montre qu'au XIVe siècle l'océan avait pour le Mali une valeur religieuse, politique, et liée à sa vision du monde. Il ne devient un espace « utile », une route de commerce, qu'avec l'arrivée des Portugais au siècle suivant.

Ce que cette histoire nous apprend

Il y a dans ce récit une belle idée : un roi qui ne croit pas impossible d'aller voir de l'autre côté de l'océan, et qui préfère la découverte au pouvoir. C'est d'ailleurs ce que Gaoussou Diawara propose d'admirer.

Mais l'envie de rendre à l'Afrique l'histoire qu'on lui a longtemps refusée se sert mieux avec des faits établis, et ils ne manquent pas : l'empire du Mali lui-même, ses routes commerciales, les bibliothèques de Tombouctou. Face à un récit extraordinaire, la bonne attitude n'est ni de tout croire, ni de tout rejeter : c'est de distinguer ce que dit la source, ce qu'on peut en déduire, et ce qu'on imagine.

Le savais-tu ?

  • Le récit de ce voyage n'a été conservé que par un seul auteur, al-Umari, qui ne l'avait pas entendu lui-même : il le tenait d'un émir du Caire qui avait parlé avec Mansa Moussa.
  • Le nom « Abou Bakr II » ne figure pas dans le récit : il vient d'une erreur dans une traduction française, faite au XIXe siècle, d'un autre historien arabe, Ibn Khaldoun.
  • Selon le récit, le roi aurait fait équiper deux mille navires : mille pour lui et ses hommes, mille pour l'eau et les vivres.

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