Aller au contenu
Lobinayo Learning

Les philosophies africaines

Pendant longtemps, des universités ont enseigné qu'il n'y avait pas de philosophie en Afrique. La question elle-même était un préjugé, et la discussion qu'elle a déclenchée est devenue un chantier philosophique de premier ordre.

13-18 ans

WhatsAppFacebook

Une question mal posée

Au XXe siècle, une controverse occupe les universités : y a-t-il une philosophie africaine ?

La question suppose deux choses discutables. D'abord que la philosophie devrait ressembler à la forme qu'elle a prise en Europe : des traités écrits, signés, argumentés ligne par ligne. Ensuite qu'une pensée transmise oralement ne compterait pas.

Or l'écrit n'a jamais été la condition de la pensée. Socrate n'a rien écrit. Les Védas indiens ont été transmis oralement pendant des siècles. Et l'Afrique n'a pas attendu l'Europe pour avoir de l'écrit : l'Égypte ancienne, l'Éthiopie avec le guèze, Tombouctou avec des centaines de milliers de manuscrits en arabe et en langues africaines.

Les grands courants du débat

Le débat lui-même a produit plusieurs positions, qui sont devenues des écoles.

L'ethnophilosophie. Dans les années 1940, le missionnaire belge Placide Tempels publie La philosophie bantoue, où il tente de dégager une vision du monde commune aux peuples bantous, centrée sur la notion de force vitale. Des intellectuels africains, comme le Rwandais Alexis Kagame, poursuivent ce travail en s'appuyant sur les langues elles-mêmes.

La critique de l'ethnophilosophie. Le Béninois Paulin Hountondji objecte que décrire une vision du monde collective n'est pas faire de la philosophie : la philosophie est une discussion argumentée entre individus qui se contredisent. Chercher « la » pensée africaine, dit-il, revient à nier aux Africains le droit au désaccord.

La philosophie de la sagesse. Le Kényan Henry Odera Oruka répond en allant interroger, dans les villages, des personnes reconnues comme sages, et en montrant qu'elles argumentaient, se contredisaient entre elles et justifiaient leurs positions. Des philosophes individuels existaient donc bien, y compris sans écriture.

La philosophie de la libération. D'autres, à la suite des luttes d'indépendance, considèrent que la tâche urgente est de penser la colonisation et ses suites. Le Martiniquais Frantz Fanon, le Ghanéen Kwame Nkrumah, le Sénégalais Cheikh Anta Diop, le Camerounais Marcel Towa, chacun à sa façon, font de l'histoire et du politique un objet philosophique.

Des concepts qui sont entrés dans la discussion mondiale

Ubuntu. Le terme vient de langues bantoues d'Afrique australe, et se résume souvent par une formule : une personne est une personne par les autres personnes. Ce n'est pas une simple valeur de solidarité : c'est une thèse sur ce qu'est un individu. Elle a été invoquée explicitement en Afrique du Sud après l'apartheid, dans la manière de conduire la Commission vérité et réconciliation, qui cherchait l'aveu et la réparation plutôt que la seule punition.

Le consensus. Kwasi Wiredu, philosophe ghanéen, décrit des traditions politiques où l'on délibère jusqu'à ce que les objections soient traitées, plutôt que de compter des voix contre. Il en tire une critique du vote majoritaire : une majorité peut décider sans jamais avoir à répondre à la minorité. Le débat sur les mérites respectifs des deux méthodes est ouvert partout.

La force vitale et le lien aux ancêtres. Dans de nombreuses cosmologies africaines, les morts ne quittent pas la communauté : ils en restent membres, avec des devoirs réciproques. Cela produit une conception du temps et de la responsabilité très différente de celle d'un individu qui ne devrait de comptes qu'à ses contemporains.

Une philosophie ancienne, aussi

On oublie souvent les textes les plus anciens. L'Égypte pharaonique a laissé des écrits de sagesse, les Enseignements attribués à divers scribes et vizirs, qui traitent de justice, de mesure et de conduite, plus d'un millénaire avant les philosophes grecs. Et le concept égyptien de maât, qui mêle ordre du monde, vérité et justice, est un concept philosophique à part entière.

Pourquoi cela compte, même si tu ne vis pas en Afrique

Parce que le cas africain rend visible un mécanisme général : ce qu'on accepte de compter comme philosophie décide de qui a le droit de penser.

La même question s'est posée pour la pensée amérindienne, pour les traditions orales d'Océanie, pour les femmes philosophes longtemps absentes des programmes. Chaque fois, l'exclusion s'est justifiée par une définition étroite de la discipline, présentée comme neutre.

Élargir la définition ne consiste pas à baisser les exigences. Cela consiste à chercher l'argumentation là où elle se trouve, y compris quand elle a été dite et non écrite.

Le savais-tu ?

  • Paulin Hountondji objectait que chercher « la » pensée africaine collective revient à nier aux Africains le droit au désaccord, condition de toute philosophie.
  • Henry Odera Oruka est allé interroger des sages dans les villages kényans et a montré qu'ils argumentaient et se contredisaient entre eux.
  • Le concept égyptien de maât, qui mêle ordre du monde, vérité et justice, est attesté plus d'un millénaire avant les philosophes grecs.

Cette fiche t’a plu ? Partage-la avec tes amis ou ta classe.

WhatsAppFacebook

Teste ce que tu viens de lire

Chaque réponse est expliquée, juste ou fausse. C’est là qu’on apprend le plus.

À lire ensuite