« Découvrir » un continent déjà habité
Vers 1800, sur les cartes européennes, l'intérieur de l'Afrique est presque vide. Les Européens connaissent les côtes, où ils commercent, notamment dans le cadre de la traite transatlantique. Mais ces régions « inconnues » sont habitées, gouvernées, parcourues depuis des siècles : par les caravanes qui traversent le Sahara, par des voyageurs comme Ibn Battuta, venu au Mali au XIVe siècle, par des marchands qui relient la côte de l'océan Indien aux Grands Lacs.
Quand on lit qu'un Européen a « découvert » un lac ou une chute d'eau, il faut donc comprendre : il a été le premier Européen à le voir et à le décrire en Europe, le plus souvent guidé par des habitants qui le connaissaient très bien.
Pourquoi ces voyages ? Les raisons se mélangent :
- la curiosité scientifique : où coule le fleuve Niger ? où le Nil prend-il sa source ?
- les missions religieuses, qui veulent convertir ;
- le commerce, et la volonté de remplacer la traite des esclaves par d'autres échanges ;
- les ambitions des États européens, de plus en plus fortes au fil du siècle.
À Londres, une société savante, l'African Association, est fondée dès 1788 pour financer ces voyages. La Royal Geographical Society prend ensuite le relais.
Quelques voyages célèbres
Mungo Park, un médecin écossais, part en 1795 pour l'African Association. Il remonte le fleuve Gambie et apprend le mandingue. Retenu prisonnier pendant trois mois dans le royaume de Ludamar, il s'échappe grâce à des femmes qui l'aident. En juillet 1796, il atteint Ségou, sur le Niger, et constate que le fleuve coule vers l'est. Lors d'un second voyage, en 1805, presque tous ses compagnons européens meurent de maladie. Il descend le Niger en faisant tirer sur ceux qui approchent de son bateau, et se noie vers 1806 dans les rapides de Boussa, dans l'actuel Nigeria. Ses dernières lettres ont été rapportées par son guide, Isaaco.
Richard Burton et John Hanning Speke, deux officiers britanniques, partent fin 1856 de la côte située face à Zanzibar. Ils atteignent le lac Tanganyika. Speke continue seul vers le nord, vers un lac immense dont des habitants lui ont parlé. Fin juillet 1858, il en atteint une rive, le voit en entier le 3 août et le nomme lac Victoria, du nom de sa reine. Il y voit la source du Nil ; Burton s'en moque, et les deux hommes se brouillent. Speke avait raison, mais il faudra d'autres expéditions pour le confirmer, notamment celle de Stanley, qui fait le tour du lac en 1875.
David Livingstone, un Écossais, commence à travailler à dix ans dans une filature de coton, de six heures du matin à huit heures du soir. Il économise pour étudier la médecine et devient missionnaire en Afrique australe. De 1852 à 1856, il traverse le continent d'ouest en est, de Luanda, en Angola, jusqu'à la côte du Mozambique, avec des compagnons kololo fournis par leur chef, Sekeletu. En 1871, à Nyangwe, dans l'est de l'actuelle RDC, il assiste à un massacre commis par des marchands d'esclaves sur un marché : entre 300 et 400 personnes sont tuées, surtout des femmes. Il meurt en 1873 dans l'actuelle Zambie.
Henry Morton Stanley, de son vrai nom John Rowlands, a grandi dans un orphelinat du pays de Galles avant de devenir journaliste aux États-Unis. En 1871, son journal l'envoie retrouver Livingstone, sans nouvelles depuis longtemps : il le rejoint à Ujiji, sur le lac Tanganyika. De 1874 à 1877, il traverse l'Afrique centrale d'est en ouest et descend le fleuve Congo jusqu'à Boma, qu'il atteint en août 1877.
Ceux qu'on ne nomme pas
La Royal Geographical Society, l'institution même qui a financé et fêté ces explorateurs, le reconnaît aujourd'hui : derrière chaque Européen, il y avait souvent une équipe d'une centaine de personnes, hommes et femmes, surtout africains. Porteurs, guides, interprètes, soldats, cuisiniers : l'exploration était un projet commun. Voici quelques-uns de ceux dont on a retrouvé l'histoire.
- Sidi Mubarak Bombay. Réduit en esclavage et emmené en Inde, il y retrouve la liberté puis revient en Afrique. Guide et interprète de Burton, de Speke puis de Stanley, il est le seul avec qui Speke peut parler, car Speke ne connaît ni l'arabe ni le swahili. Il parcourt environ 9 600 kilomètres, surtout à pied. Il reçoit en 1876 une médaille d'argent et une pension.
- Abdullah Susi et James Chuma. Susi accompagne Livingstone pendant des années ; Chuma, un ancien enfant esclave libéré, reste huit ans à ses côtés. À la mort de Livingstone, ils décident avec leurs compagnons, dont Jacob Wainwright, de ramener son corps et ses carnets jusqu'à Bagamoyo, sur la côte de l'océan Indien : cinq mois de marche et plus de 1 600 kilomètres. Sans eux, les derniers écrits de Livingstone auraient été perdus.
- Les compagnons kololo de Livingstone, qui lui servent d'interprètes dans les régions où l'on ne parle pas le setswana, la langue africaine qu'il avait apprise.
- Isaaco, le guide mandingue de Mungo Park.
Et il y a tous les autres, dont on ne sait presque rien : les porteurs qui marchaient chargés pendant des mois, dont beaucoup sont morts de maladie, de faim ou de violence, et dont les noms n'apparaissent presque jamais dans les livres.
Ce que la légende oublie
- La violence. Mungo Park tirait sur les pirogues qui s'approchaient. Stanley a attaqué en 1875 les habitants de l'île de Bumbire, sur le lac Victoria. Les historiens en débattent encore : pour les uns, il fut l'un des voyageurs les plus brutaux de son temps ; pour son biographe Tim Jeal, il a lui-même grossi ses combats dans ses articles pour vendre des journaux. Les deux lectures s'appuient sur des documents : c'est ce qui rend le débat sérieux.
- De l'exploration à la conquête. À partir de 1879, Stanley travaille pour le roi des Belges, Léopold II. Il construit une route pour contourner les rapides du bas Congo et fonde des postes le long du fleuve, dont celui qui deviendra Léopoldville, puis Kinshasa. En février 1885, la conférence de Berlin reconnaît l'État indépendant du Congo, propriété de Léopold II. Les cartes des explorateurs ont servi au partage de l'Afrique entre puissances européennes.
- Des noms effacés. Les chutes que Livingstone a baptisées « chutes Victoria » s'appelaient déjà Mosi-oa-Tunya, « la fumée qui gronde ». Les deux noms sont employés aujourd'hui.
- Des héros utilisés. Livingstone s'opposait à l'esclavage et avait critiqué la violence coloniale dans un long passage de son manuscrit, retiré du livre publié. Après sa mort, son nom a pourtant servi à justifier toutes sortes de projets, y compris impériaux.
Ce qui reste
Ces voyages ont produit des cartes, des descriptions de fleuves, de lacs et de sociétés, et des questions scientifiques résolues. Ils ont aussi nourri, en Europe, l'image fausse d'une Afrique vide et sans histoire, qui a servi à justifier la colonisation.
Aujourd'hui, des historiens fouillent les archives pour rendre leur place aux intermédiaires : en 2009, la Royal Geographical Society leur a consacré une exposition, « Hidden Histories of Exploration », les histoires cachées de l'exploration. La leçon vaut bien au-delà du XIXe siècle : derrière presque chaque exploit qui porte un seul nom, il y a une équipe qu'on ne voit pas.
Le savais-tu ?
- Abdullah Susi, l'un des compagnons qui ont porté le corps de Livingstone jusqu'à la côte, a ensuite participé à la fondation de la station de Léopoldville, qui allait devenir Kinshasa.
- Sidi Mubarak Bombay, guide et interprète de plusieurs expéditions, a parcouru environ 9 600 kilomètres à travers l'Afrique, en grande partie à pied.
- Les chutes que Livingstone a appelées « chutes Victoria » avaient déjà un nom : Mosi-oa-Tunya, « la fumée qui gronde ».
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