Deux prix pour faire entendre ceux qu'on n'écoute pas
Andreï Sakharov (1921-1989) est un physicien soviétique de très haut niveau. À partir de 1948, il travaille à la bombe à hydrogène de l'URSS ; on l'appellera le « père » de cette arme. Il croit d'abord qu'il faut empêcher les États-Unis d'être les seuls à la posséder. Puis, dès la fin des années 1950, il met en garde contre la course aux armements, et critique ensuite les atteintes aux droits humains dans son pays. En 1975, il reçoit le prix Nobel de la paix, mais les autorités lui interdisent d'aller le chercher en Norvège. Privé de ses titres, il est surveillé pendant des années dans la ville de Gorki, et ne peut rentrer à Moscou qu'en décembre 1986, après l'arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev.
Le Parlement européen, l'assemblée élue par les citoyens de l'Union européenne, crée un prix à son nom : le prix Sakharov pour la liberté de l'esprit. Il est remis pour la première fois en 1988, au Sud-Africain Nelson Mandela, alors en prison, et, après sa mort, au dissident soviétique Anatoli Martchenko, dont Sakharov lui-même avait proposé le nom. Il est doté de 50 000 euros.
Le Right Livelihood Award (on peut traduire « prix pour une juste façon de vivre ») naît d'un refus. En 1979, l'écrivain germano-suédois Jakob von Uexkull propose à la fondation Nobel de créer deux nouveaux prix : l'un pour l'environnement, l'autre pour faire entendre les savoirs des peuples du monde entier. Pour les financer, il offre de vendre sa collection de timbres, qui vaut alors plus d'un million de dollars. La fondation Nobel refuse poliment. Il crée donc son propre prix, remis pour la première fois en 1980, la veille des prix Nobel. On le surnomme depuis le « Nobel alternatif ». Il est aujourd'hui financé par des donateurs privés.
Comment on est choisi
Pour le prix Sakharov, ce sont les députés européens qui proposent :
- En septembre, un député ou un groupe politique présente un candidat. Chaque candidature doit être soutenue par au moins 40 députés, et chaque député ne peut en soutenir qu'une.
- Les commissions des affaires étrangères et du développement, avec la sous-commission des droits de l'homme, votent pour retenir trois finalistes.
- La Conférence des présidents, formée de la présidente ou du président du Parlement et des chefs de tous les groupes politiques, choisit le ou les lauréats, en général en octobre. Le prix est remis en décembre à Strasbourg, en France.
Pour le Right Livelihood Award, n'importe qui peut proposer quelqu'un :
- Les propositions sont ouvertes au public, en anglais, en français ou en espagnol. Elles doivent rester confidentielles : une candidature rendue publique est écartée. La personne proposée doit être d'accord.
- De mars à août, la fondation enquête : elle interroge des experts indépendants et va parfois voir le travail sur le terrain.
- Fin août, un jury formé de membres de la fondation, d'anciens lauréats et d'experts choisit les lauréats, à l'unanimité. L'annonce se fait à Stockholm, en Suède.
Le prix va en général à quatre lauréats par an, sans catégories fixes : trois reçoivent une somme d'argent pour soutenir leur action, un reçoit un prix d'honneur. Pour 2026, 200 propositions venues de 72 pays ont été étudiées ; les lauréats sont annoncés le 30 septembre et fêtés à Stockholm le 1er décembre.
Des lauréats de tous les continents
Prix Sakharov :
- Afrique : Nelson Mandela (1988) ; la journaliste algérienne Salima Ghezali (1997), qui défend les droits des femmes ; l'avocate nigériane Hauwa Ibrahim (2005), qui défend des femmes et des enfants condamnés et milite pour l'éducation des filles ; le médecin congolais Denis Mukwege (2014).
- Amériques : les Mères de la place de Mai (1992), des mères argentines qui dénonçaient pacifiquement la disparition de leurs enfants sous la dictature militaire.
- Asie : Malala Yousafzai (2013, Pakistan), qui avait commencé à 11 ans à défendre le droit des filles à aller à l'école ; Nadia Murad et Lamiya Aji Bachar (2016, Irak), rescapées des violences du groupe État islamique.
- Europe : en 2025, deux journalistes emprisonnés, Andrzej Poczobut (Biélorussie) et Mzia Amaglobeli (Géorgie).
Right Livelihood Award :
- La Kényane Wangari Maathai (1984), vingt ans avant son prix Nobel de la paix : à la fin de 1993, les femmes de son mouvement déclaraient avoir planté plus de 20 millions d'arbres. Voir Wangari Maathai.
- Le Nigérian Nnimmo Bassey (2010), pour la défense de l'environnement ; la Philippine Joan Carling (2024), pour les droits des peuples autochtones.
- La Suédoise Greta Thunberg (2019), à 16 ans, pour avoir porté l'appel à agir contre le changement climatique.
- En 2025 : les salles d'intervention d'urgence du Soudan, un réseau d'entraide qui fait vivre des millions de personnes en pleine guerre, ou encore l'avocat Julian Aguon (Guam) et des étudiants des îles du Pacifique, qui ont porté la question du climat devant la plus haute cour de justice internationale.
Le chemin de Denis Mukwege
Denis Mukwege naît le 1er mars 1955 à Bukavu, dans l'est de la RDC. Il étudie la médecine au Burundi, puis travaille à l'hôpital de Lemera, au Sud-Kivu. Il y est frappé par les souffrances des femmes qui accouchent sans soins adaptés : il décide de devenir gynécologue, se spécialise en France et rentre en 1989.
En 1996, la guerre détruit entièrement l'hôpital de Lemera. Avec l'aide d'organisations internationales, il fonde l'hôpital de Panzi, à Bukavu. À partir de 1999, il voit arriver des femmes victimes de violences sexuelles d'une cruauté extrême, utilisées comme arme de guerre. Avec son équipe, il en soigne des dizaines de milliers, et Panzi apporte aussi une aide psychologique, juridique et économique.
Soigner ne suffit pas à arrêter les crimes : il parle. Le 25 septembre 2012, à l'ONU, il demande que les groupes armés responsables soient condamnés. Un mois plus tard, des hommes armés l'attendent chez lui, à Bukavu, et l'attaquent. Un de ses employés, Joseph Bizimana, détourne leur attention et est tué : il lui sauve la vie. Il reçoit le Right Livelihood Award en 2013, le prix Sakharov en 2014, puis le prix Nobel de la paix en 2018, avec Nadia Murad. Voir Denis Mukwege.
Ce que la légende oublie
- Un prix ne rend pas quelqu'un parfait. Aung San Suu Kyi, opposante à la dictature militaire en Birmanie, reçoit le prix Sakharov en 1990 alors qu'elle est assignée à résidence. Devenue plus tard dirigeante de son pays, elle ne réagit pas aux crimes commis contre les Rohingyas, une minorité persécutée. En 2020, le Parlement européen l'exclut de toutes les activités de la communauté des lauréats. Le prix, lui, n'a pas été retiré.
- Des choix politiques. Le lauréat du prix Sakharov est choisi par les chefs des groupes politiques du Parlement : ses choix reflètent aussi les priorités politiques de l'Union européenne, et certains gouvernements les contestent. Le Right Livelihood Award dérange aussi : en 2014, l'année où il distingue le lanceur d'alerte américain Edward Snowden, le ministère suédois des Affaires étrangères annule la conférence de presse d'annonce qui se tenait dans ses locaux depuis 1995.
- Un prix n'ouvre pas les prisons. Les deux lauréats de 2025 étaient emprisonnés quand ils ont été récompensés. Le prix leur donne une visibilité internationale, qui peut les protéger, mais ne les libère pas.
Plusieurs lauréats ont reçu ensuite le prix Nobel de la paix : Nelson Mandela, Malala Yousafzai, Denis Mukwege, Nadia Murad. Pour ce prix, voir le prix Nobel.
Et toi, un jour ?
Ces prix récompensent des années d'action, rarement un exploit d'un jour. Malala avait 11 ans quand elle a commencé à écrire sur la vie de son école ; Greta Thunberg 15 quand elle a commencé sa « grève de l'école pour le climat » devant le Parlement suédois.
Il existe des chemins concrets. Depuis 2016, la bourse Sakharov accueille chaque année une quinzaine de défenseurs des droits humains pour deux semaines de formation : en 2024, quatorze ont été choisis parmi 1 200 candidats, venus notamment du Cameroun, d'Afrique du Sud et du Soudan du Sud. Et pour le Right Livelihood Award, toute personne peut proposer quelqu'un : peut-être un jour une femme ou un homme de ton quartier qui change la vie des autres. Pour comprendre ce que sont ces droits, voir les droits humains.
Le savais-tu ?
- Le trophée du Right Livelihood Award, créé par la sculptrice suédoise Eva Hild, est fait d'Humanium Metal, un métal obtenu à partir d'armes à feu recyclées.
- Aung San Suu Kyi a reçu le prix Sakharov en 1990, mais n'a pu venir le chercher en personne qu'en 2013, vingt-trois ans plus tard.
- Pour lancer le Right Livelihood Award, son fondateur, Jakob von Uexkull, a vendu une partie de sa collection de timbres.
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