Un testament et dix écrivains
Edmond de Goncourt est un écrivain français du XIXe siècle. Avec son frère Jules, mort en 1870, il rêvait de réunir des écrivains qui n'auraient à obéir à personne. À sa mort, en 1896, son testament laisse sa fortune pour créer une société littéraire de dix membres et un prix annuel de 5 000 francs « destiné à un ouvrage littéraire ». Il précise que les membres devront être des gens de lettres, et rien d'autre : ni grands seigneurs, ni hommes politiques.
Des cousins attaquent le testament en justice. La société gagne son procès en 1900, puis l'État la reconnaît officiellement en janvier 1903. Le premier prix Goncourt est attribué le 21 décembre 1903, presque en cachette, dans un restaurant de Paris : trois journalistes seulement sont venus. Il va à John-Antoine Nau, un ancien marin né à San Francisco, pour son roman Force ennemie.
Depuis 1914, les dix membres de l'Académie Goncourt se retrouvent chez Drouant, un restaurant du centre de Paris, le premier mardi de chaque mois, sauf en été.
Dix euros, et pourtant
Aujourd'hui, le lauréat reçoit un chèque de 10 euros : c'est un symbole. La vraie récompense est ailleurs. Le mot « Goncourt » sur la couverture attire des lecteurs dans tous les pays de langue française, et le livre est traduit dans d'autres langues. Le roman de Mohamed Mbougar Sarr, couronné en 2021, s'est vendu à plus de 370 000 exemplaires, et L'Amant de Marguerite Duras, couronné en 1984, à plus d'un million.
Un prix sert d'abord à cela : dire au public « ce livre mérite d'être lu ». Pour découvrir d'autres grandes récompenses, voir les prix d'excellence, un tour du monde.
Comment un roman est choisi
- Les conditions. Le roman doit être écrit en français et publié par un éditeur, c'est-à-dire une maison qui fabrique le livre et le fait vendre en librairie. Les livres publiés par leur auteur lui-même (l'autoédition) et les traductions ne sont pas acceptés.
- Personne ne s'inscrit seul. C'est l'éditeur qui envoie le roman à chacun des dix jurés, avant le début du mois de septembre.
- Un été de lecture. L'écrivain Philippe Claudel, membre du jury, raconte lire une centaine de livres entre mai et septembre. Les jurés sont bénévoles.
- Trois sélections. Entre septembre et fin octobre, la liste passe à une quinzaine de romans, puis à huit, puis à quatre. Le prix est annoncé début novembre, chez Drouant, devant une foule de journalistes. Le vote se fait à voix haute, tour après tour, jusqu'à ce qu'un livre obtienne la majorité.
- Une seule fois. Un écrivain ne peut recevoir le prix qu'une fois dans sa vie.
Des lauréats venus de plusieurs continents
Le Goncourt est un prix français, mais la langue française s'écrit partout, et ses lauréats le montrent.
- René Maran, en 1921, pour Batouala. Né à la Martinique de parents guyanais, il est fonctionnaire colonial en Oubangui-Chari, l'actuelle République centrafricaine. Son roman raconte la vie d'un village du point de vue de son chef, et sa préface dénonce la façon dont la colonie est gouvernée. Il est le premier écrivain noir à recevoir le prix. Une partie de la presse l'attaque alors avec des mots ouvertement racistes.
- Tahar Ben Jelloun (Maroc, 1987), Patrick Chamoiseau (Martinique, 1992), Amin Maalouf (Liban, 1993), Atiq Rahimi (Afghanistan, 2008), Leïla Slimani (2016), née au Maroc, et Kamel Daoud (Algérie, 2024).
- Mohamed Mbougar Sarr (Sénégal, 2021), premier écrivain d'Afrique subsaharienne couronné, un siècle exactement après René Maran.
Le chemin de Mohamed Mbougar Sarr
Il naît en 1990 à Dakar et grandit à Diourbel, au Sénégal, dans une famille de sept garçons. Il fait ses études secondaires au Prytanée militaire de Saint-Louis, un lycée militaire sénégalais, puis part en France : classes préparatoires, puis des recherches sur le poète sénégalais Léopold Sédar Senghor. Il ne finira pas cette thèse : l'écriture prend toute la place.
Le prix n'est pas tombé du ciel. Sarr commence par une nouvelle, un récit court, La Cale, déjà remarquée. À 24 ans, son premier roman, Terre ceinte, reçoit le prix Ahmadou-Kourouma, en Suisse. En 2017, sa nouvelle Ndënd (« tambour » en wolof) lui vaut la médaille de bronze de littérature aux Jeux de la Francophonie, à Abidjan. Le Goncourt arrive en 2021, pour son quatrième roman, publié ensemble par deux petites maisons : Philippe Rey en France et Jimsaan au Sénégal.
Ce roman, La plus secrète mémoire des hommes, est dédié à Yambo Ouologuem, un écrivain malien couronné en France en 1968, puis accusé d'avoir copié d'autres auteurs, et qui n'a plus jamais publié. Sarr y pose une question gênante : pourquoi faut-il si longtemps pour que les écrivains africains soient reconnus ?
Ce que la légende oublie
- Très peu de femmes. La première lauréate, Elsa Triolet, est couronnée au titre de l'année 1944. Sur les 123 prix décernés jusqu'en 2025, 13 seulement sont allés à des femmes (décompte fait sur la liste officielle).
- Le poids des grands éditeurs. On reproche depuis longtemps au jury de favoriser quelques grandes maisons d'édition parisiennes. En 2008, l'Académie a interdit à ses membres d'être salariés d'un éditeur. En 2022, Philippe Claudel reconnaissait que le prix avait connu pendant des décennies des « petits arrangements entre amis ». En 2021, le jury avait sélectionné le livre du compagnon d'une jurée : le règlement a été changé pour que cela ne se reproduise pas.
- De grands oubliés. Beaucoup d'écrivains majeurs ne l'ont jamais reçu, comme Albert Camus ou Marguerite Yourcenar. Un prix est un choix humain, pas un verdict définitif.
- Une supercherie célèbre. Romain Gary a reçu le prix en 1956, puis de nouveau en 1975 sous un faux nom, Émile Ajar, sans que le jury le sache. C'est la seule exception à la règle du lauréat unique.
Et toi, un jour ?
Le Goncourt se lit avant de s'écrire. Depuis 1988, le Goncourt des lycéens confie la sélection de l'Académie à près de 2 000 élèves d'une cinquantaine de lycées de France : ils lisent, débattent avec les auteurs, puis votent. Le même principe existe dans plus de quarante pays sous le nom de Choix Goncourt. En avril 2026, sept étudiants des universités de Kinshasa et de Lubumbashi ont élu le premier Choix Goncourt de la République démocratique du Congo, après des semaines de lecture et un vote serré, quatre voix contre trois.
Et pour écrire ? Le chemin de Mohamed Mbougar Sarr commence par des nouvelles et des concours ouverts aux jeunes. Il en existe, par exemple, pour les 16 à 26 ans : voir le prix des cinq continents de la Francophonie.
Le savais-tu ?
- Le nom du tout premier lauréat, en 1903, a été confié à la caissière du restaurant, qui l'a transmis aux trois seuls journalistes présents.
- Romain Gary est le seul écrivain à avoir reçu le Goncourt deux fois : en 1956 sous son nom, puis en 1975 sous le faux nom d'Émile Ajar.
- En 2026, sept étudiants de Kinshasa et de Lubumbashi ont désigné le premier Choix Goncourt de la RDC, par quatre voix contre trois.
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