Un reporter qui voulait être poète
Albert Londres naît le 1er novembre 1884 à Vichy, une ville du centre de la France. Son père est chaudronnier, un artisan qui travaille le métal. Jeune homme, Albert rêve d'être poète. Il commence dans le journalisme par de petits articles sur la vie des députés, puis signe son premier grand article en 1914, au début de la Première Guerre mondiale.
Pendant dix-huit ans, il parcourt le monde : la guerre, la Russie en révolution, la Chine, l'Afrique, l'Amérique du Sud, les Balkans. Mais ce qui le rend célèbre, ce sont les endroits où l'on n'allait pas voir.
Aller voir, puis raconter
- Le bagne de Guyane (1923). En Amérique du Sud, la France envoyait ses condamnés aux travaux forcés, dans des conditions terribles. Albert Londres y va, parle aux prisonniers, décrit ce qu'il voit. Son reportage fait scandale. Il contribue à mettre ce système en cause ; le bagne sera supprimé en 1938, et les derniers prisonniers rentreront en 1953.
- Un innocent sauvé (1927). Il mène une campagne de presse pour Eugène Dieudonné, un bagnard évadé condamné à tort. Dieudonné obtient sa grâce.
- Les asiles. Il dénonce les mauvais traitements subis par les malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques.
- Terre d'ébène (1929). Il voyage du Sénégal au Congo et raconte le travail forcé imposé aux Africains dans les colonies françaises. Il décrit notamment le chantier du chemin de fer Congo-Océan, entre Brazzaville et Pointe-Noire, dans l'actuelle République du Congo. Construit de 1921 à 1934, ce chantier a coûté la vie à des milliers d'ouvriers ; selon les historiens, les estimations vont d'environ 10 000 à plus de 20 000 morts.
Sa formule résume sa conception du métier : le journaliste doit « porter la plume dans la plaie », c'est-à-dire montrer ce qui fait mal, même si cela dérange.
En 1932, il rentre d'une enquête en Chine dont il n'a rien révélé à personne. Le 16 mai, le paquebot qui le ramène, le Georges Philippar, prend feu dans le golfe d'Aden, au large de l'actuel Yémen. Albert Londres meurt dans l'incendie, à 47 ans. Son enquête disparaît avec lui.
Un prix né d'un deuil
Un an plus tard, le 16 mai 1933, sa fille Florise et plusieurs reporters qui avaient travaillé avec lui se réunissent dans un restaurant de Paris. Ils décernent le premier prix Albert-Londres à un jeune journaliste, Émile Condroyer. Très vite, une reporter admirée par Londres, Andrée Viollis, rejoint le jury.
Aujourd'hui, il existe trois prix, de 5 000 euros chacun :
- le prix de la presse écrite, depuis 1933 ;
- le prix de l'audiovisuel (télévision, documentaires), depuis 1985 ;
- le prix du livre d'enquête, depuis 2017.
Depuis 1984, la gestion du prix est confiée à la Scam, une société qui défend les droits des auteurs.
Comment on est choisi
Les règles tiennent en peu de mots :
- écrire ou réaliser en français, où que l'on vive ;
- avoir 40 ans au plus au moment de la publication ;
- envoyer entre 2 et 6 reportages publiés dans l'année, avec son CV ;
- une seule candidature par an.
Pas besoin d'être recommandé par un journal, ni même d'avoir une carte de presse : un journaliste indépendant peut se présenter seul. Un jury d'environ vingt grands reporters, auquel s'ajoutent les lauréats de l'année précédente, lit les dossiers, publie une présélection en septembre et désigne les lauréats à l'automne. Le président du jury le reconnaît : il n'existe pas de grille de critères. On cherche la curiosité, le courage, la rigueur et une écriture juste.
Quelques lauréats
- Rithy Panh, cinéaste né en 1964 à Phnom Penh, au Cambodge, a vécu enfant le régime des Khmers rouges (1975-1979), responsable de la mort d'une part immense de la population, puis a été réfugié. En 2004, il reçoit le prix de l'audiovisuel pour son film S21, la machine de mort khmère rouge, consacré à une prison du régime.
- Caroline Hayek, journaliste franco-libanaise du quotidien L'Orient-Le Jour, publié en français à Beyrouth, reçoit le prix de la presse écrite en 2021 pour ses reportages sur la ville après l'explosion du port, en 2020.
- Delphine Minoui, lauréate en 2006, est aujourd'hui vice-présidente du jury : les lauréats d'hier choisissent ceux de demain.
Ce que la légende oublie
- Un homme de son époque. Albert Londres dénonce le travail forcé, mais il écrit avec les mots des années 1920, dont certains sont aujourd'hui blessants pour les Africains qu'il décrit. On peut admirer son courage et reconnaître ces limites.
- Pas seulement un reporter. Le biographe Pierre Assouline, cité par le prix lui-même, écrit qu'Albert Londres a aussi été, « à sa manière, un agent de renseignements ».
- Une phrase qu'il n'a pas inventée. On lui attribue souvent l'expression « les forçats de la route », pour les coureurs du Tour de France qu'il a suivis en 1924. Elle lui est attribuée à tort.
- Un prix très français. Il est ouvert à tous les francophones, mais la très grande majorité des lauréats travaillent pour des médias français. Les journalistes d'Afrique, d'Haïti ou du Québec y sont encore rares.
Et toi, un jour ?
Le prix a été pensé pour encourager un jeune journaliste prometteur. Le chemin commence par la curiosité : aller voir, poser des questions, écouter ceux qu'on n'écoute pas, puis écrire simplement ce qu'on a vu. Le prix mène aussi un travail d'éducation aux médias avec des vidéos et un balado de reporters. Pour commencer, voir Les médias et l'information.
Le savais-tu ?
- Le premier prix Albert-Londres a été décerné le 16 mai 1933 dans un restaurant de Paris, un an jour pour jour après la mort du reporter dans l'incendie de son paquebot.
- Pour se présenter au prix Albert-Londres, il n'est pas nécessaire d'avoir une carte de presse ni d'être recommandé par un journal : un journaliste peut envoyer sa candidature seul.
- On attribue souvent à Albert Londres l'expression « les forçats de la route » pour les coureurs du Tour de France, mais cette attribution est fausse.
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