D'un prix colonial à un prix africain
L'ADELF, l'Association des écrivains de langue française, est fondée en 1926, à l'époque où la France possède un vaste empire colonial. Selon Jacques Chevrier, professeur à la Sorbonne qui a longtemps présidé le jury, le prix qu'elle crée alors récompense des auteurs français vivant dans les colonies : des missionnaires, des médecins, des administrateurs, qui participent à la colonisation et veulent faire reconnaître leurs livres sur l'Afrique.
Avec les indépendances de 1960, ce prix n'a plus de sens. Il est refondé et devient le Grand prix littéraire d'Afrique noire. Le premier est remis en 1961 à l'Ivoirien Aké Loba, pour Kocoumbo, l'étudiant noir. L'expression « Afrique noire », courante à l'époque, désigne l'Afrique au sud du Sahara ; l'ADELF parle aujourd'hui de Grand Prix Afrique.
Ce qu'il récompense
Selon son règlement, le prix est ouvert aux écrivains de langue française originaires d'Afrique subsaharienne ou des îles de l'océan Indien, ou à un livre qui parle de ces régions. Les traductions sont exclues. Presque tous les genres sont admis : roman, conte, nouvelle, théâtre, poésie, essai, biographie, récit de voyage.
Le critère affiché : une « indéniable valeur littéraire » et une recherche originale dans l'usage du français. En clair, il ne suffit pas de raconter une histoire importante ; il faut une manière personnelle de la dire.
Le prix n'enrichit pas son lauréat. En 2014, Jacques Chevrier expliquait que l'association vit des cotisations de ses membres, de quelques dons et d'une petite subvention, et que la somme remise reste « de l'ordre du symbolique ».
Comment on est choisi
- L'auteur peut se présenter lui-même. C'est rare pour un grand prix : la candidature peut venir de l'éditeur, d'un membre du jury, ou de l'écrivain, grâce à un formulaire en ligne. Les jurés vont aussi chercher des livres dans les librairies et les catalogues.
- Un jury de connaisseurs. Il réunit le président de l'ADELF, un membre de sa direction, au moins six spécialistes des régions concernées et, s'il le souhaite, le lauréat de l'année précédente. En 2026, on y trouve notamment un écrivain guinéen, une journaliste de Cotonou, un enseignant-chercheur de l'université de Nouakchott et un écrivain des Comores.
- Un calendrier de lecture. Les livres parus entre octobre et septembre sont lus de novembre à février, le jury délibère entre mi-janvier et mi-février, et le prix est remis à Paris en mars.
Soixante ans de palmarès
- Les classiques : Cheikh Hamidou Kane (Sénégal, 1962) pour L'Aventure ambiguë, Birago Diop (Sénégal, 1964), Francis Bebey (Cameroun, 1968), Henri Lopes (Congo, 1972), Ahmadou Kourouma (Côte d'Ivoire, 1990), Amadou Hampâté Bâ (Mali, 1974 et 1991).
- Les femmes : il faut attendre 1976 pour une première lauréate, la Malienne Aoua Keïta, sage-femme et militante, pour ses mémoires, Femme d'Afrique. Suivent Aminata Sow Fall (Sénégal, 1980), Mariama Bâ (Sénégal, 1982), Ken Bugul (Sénégal, 1999), Véronique Tadjo (2005) et Léonora Miano (2011).
- Les deux Congo : Guy Menga (1969), Sony Labou Tansi (1983), Emmanuel Dongala (1988) pour la République du Congo ; Bolya Baenga (1986) et In Koli Jean Bofane (2009, puis de nouveau pour 2025) pour la RDC. Pour aller plus loin, voir la littérature congolaise.
- Des éditeurs africains : dans les années 1970, beaucoup de lauréats sont publiés à Yaoundé (éditions CLÉ) ou à Dakar (Nouvelles Éditions africaines). En 2024, l'ADELF a même remis un prix à une maison sénégalaise, Jimsaan.
Le chemin d'Hemley Boum
Hemley Boum naît en 1973 à Douala, au Cameroun. Elle étudie l'anthropologie, la science qui étudie les sociétés humaines, à l'Université catholique d'Afrique centrale de Yaoundé, puis le marketing à Lille, en France, avant de revenir travailler à Douala. Elle raconte avoir lu à 16 ans un roman de l'Américaine Toni Morrison qui lui a fait penser : « si j'écris un jour, je voudrai écrire comme ça ».
Elle publie son premier roman en 2010. C'est avec Les Maquisards, publié par La Cheminante, une maison d'édition indépendante, qu'elle reçoit le Grand prix littéraire d'Afrique noire : une saga familiale au temps de la lutte pour l'indépendance du Cameroun. Elle le reçoit une seconde fois pour Le Rêve du pêcheur (Grand Prix Afrique 2024), qui remporte aussi le prix des cinq continents en 2025. Entre son premier livre et ce doublé, quinze ans d'écriture et cinq romans.
Ce que la légende oublie
- Une origine coloniale. Le prix est l'héritier d'une récompense créée pour des écrivains de la colonisation. Il a été refondé en 1961, mais il reste décerné par une association parisienne, remis à Paris, et par le passé son jury a compté des représentants du ministère français des Affaires étrangères. En 2014, interrogé sur un possible rapport paternaliste, Jacques Chevrier répondait que, s'il avait peut-être existé, il appartenait au passé. Chacun peut se faire son avis.
- Un nom qui a vieilli. L'expression « Afrique noire » définit un continent par la couleur de peau de ses habitants. Beaucoup lui préfèrent aujourd'hui « Afrique subsaharienne », et l'ADELF emploie désormais « Grand Prix Afrique ».
- Peu de moyens. Sans dotation importante, ce prix ne transforme pas la vie matérielle de ses lauréats. Son prestige vient surtout de son palmarès.
Et toi, un jour ?
Ce prix accepte des genres variés, du conte à la poésie, et laisse l'auteur se porter candidat : il récompense des écrivains qui ont souvent commencé loin des grandes maisons d'édition. Dans son jury de 2026 siège Carmen Fifamé Toudonou, fondatrice du Prix Miss Littérature, qui promeut l'écriture des jeunes femmes de 15 à 25 ans dans douze pays d'Afrique. Lire les lauréats d'hier est le premier pas : L'Aventure ambiguë ou Femme d'Afrique se trouvent dans beaucoup de bibliothèques.
Le savais-tu ?
- C'est l'un des rares grands prix littéraires où l'écrivain peut présenter lui-même sa candidature.
- La première femme lauréate, en 1976, est la Malienne Aoua Keïta, sage-femme et militante, pour ses mémoires Femme d'Afrique.
- In Koli Jean Bofane l'a reçu pour son premier roman en 2009, puis de nouveau, au titre de 2025, pour Nation cannibale.
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