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Jean-Jacques Muyembe, le médecin congolais qui a passé sa vie à combattre Ebola

En 1976, ce jeune virologue congolais a été le premier scientifique à approcher les malades d'une fièvre inconnue, qu'on appellera Ebola. Près de cinquante ans plus tard, une idée qu'il avait défendue presque seul a abouti à l'un des premiers traitements efficaces contre ce virus.

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Jean-Jacques Muyembe en 2019, lors de la remise du prix Hideyo Noguchi, au Japon.内閣総理大臣官邸 Prime Minister's Official Residence · CC BY 4.0 · Wikimedia Commons

Un chercheur sans laboratoire

Jean-Jacques Muyembe-Tamfum naît le 17 mars 1942 dans ce qui est alors le Congo belge, aujourd'hui la République démocratique du Congo (RDC). Il étudie la médecine à l'université Lovanium, à Kinshasa, puis part en Belgique, à l'université de Louvain, où il obtient en 1973 un doctorat en virologie, la science des virus.

À son retour, en 1974, il déchante : il n'y a ni laboratoire équipé, ni animaux de laboratoire pour poursuivre ses recherches. Il devient professeur à l'université de Kinshasa et on l'envoie enquêter sur le terrain : une épidémie de choléra au port de Matadi, puis une méningite qui tue des soldats dans un camp militaire. Il comprend alors qu'on ne peut pas étudier les microbes seulement au laboratoire : il faut aller là où sont les malades.

Yambuku, 1976 : une fièvre inconnue

En 1976, une maladie mystérieuse éclate autour d'une mission catholique tenue par des religieuses belges, à Yambuku, dans le nord du pays. Le ministre de la Santé y envoie Jean-Jacques Muyembe et un collègue.

Il trouve un hôpital presque vide : la plupart des infirmières sont mortes, les malades ont fui. Des villageois fiévreux arrivent. Il pense à la fièvre typhoïde et fait des prises de sang. Mais il remarque que les piqûres saignent beaucoup ; ses mains sont couvertes de sang. Il n'a ni gants ni protection : personne ne sait encore à quoi l'on a affaire. Il se lave avec de l'eau et du savon.

Il ramène à Kinshasa une religieuse malade. Un échantillon de son sang est envoyé à l'Institut de médecine tropicale d'Anvers, en Belgique, où l'équipe du chercheur Peter Piot isole un virus inconnu : le virus Ebola. Plus tard, Muyembe dira que s'il ne s'était pas lavé les mains, il serait mort.

Le virus Ebola vu au microscope électronique en 1976, l’année où il a été découvert.Frederick A. Murphy (CDC) · Domaine public · Wikimedia Commons

Kikwit, 1995 : une idée qui dérange

Pendant longtemps, on n'entend plus parler du virus. Puis, en 1995, on l'appelle de Kikwit, une ville d'environ 400 000 habitants. Il croit à une simple dysenterie et part avec deux pantalons pour tout bagage. Sur place, il comprend : c'est Ebola, et cette fois dans une ville, où le virus peut se répandre bien plus vite.

Il organise la riposte. Il demande quel médecin accepte de s'enfermer avec les malades ; après un long silence, un jeune médecin se lève. Muyembe coordonne ensuite les experts internationaux venus en renfort, ce qui était rare pour un scientifique du pays touché. L'épidémie fait au moins 254 morts.

Son équipe tente alors quelque chose : transfuser à huit malades du sang de personnes guéries d'Ebola. L'idée est que ce sang contient des anticorps, les défenses fabriquées par le corps contre un microbe, qui pourraient aider les malades à se battre. Sept des huit patients survivent.

Vingt-cinq ans de persévérance

La plupart des scientifiques restent sceptiques : huit patients, c'est trop peu, et il n'y avait pas de groupe de comparaison pour savoir s'ils auraient guéri de toute façon. Muyembe le reconnaît lui-même. Mais il reste convaincu que les anticorps sont une piste.

Au milieu des années 2000, il envoie aux États-Unis un survivant de Kikwit (en 2004 selon ses souvenirs ; les chercheurs américains datent les prélèvements de 2006). Des chercheurs américains, avec l'institut congolais de recherche biomédicale (INRB), prélèvent certaines de ses cellules et fabriquent à partir d'elles un anticorps monoclonal, c'est-à-dire des copies en grand nombre d'un seul anticorps très efficace. Donné à des singes infectés par Ebola, il les guérit tous. On l'appelle mAb114.

Entre 2018 et 2019, une grave épidémie frappe l'est de la RDC, dans une région en proie aux groupes armés. Muyembe codirige un essai clinique, appelé PALM (« Ensemble, sauvons des vies », en kiswahili), qui compare quatre traitements sur près de 700 malades. Résultat : avec le mAb114, environ 35 % des malades meurent, contre environ 50 % avec le traitement de comparaison. L'essai montre aussi qu'arriver tôt au centre de soins augmente beaucoup les chances de survie.

En décembre 2020, l'agence américaine du médicament approuve ce traitement, sous un nom congolais : Ebanga. Pendant la même épidémie, l'INRB participe aussi à l'évaluation de vaccins contre Ebola (voir les vaccins).

Ce que la légende oublie

  • Un scientifique africain longtemps peu cité. Pour un journal médical américain, son traitement par anticorps est l'une des premières fois qu'un chercheur africain est reconnu dans le monde entier pour une découverte qui sauve des vies. Lui-même dit que le travail des scientifiques africains est souvent oublié.
  • Rien ne se fait seul. Le traitement est né d'une collaboration entre l'INRB et des chercheurs américains, et d'un survivant qui a accepté de donner son sang.
  • Soigner ne suffit pas. Le virus circule encore, on ne sait toujours pas avec certitude dans quel animal il se cache entre deux épidémies, et la méfiance ou l'insécurité peuvent tout faire échouer (voir comment on arrête une épidémie).

Ce qu'il a laissé

Il a dirigé l'Institut national de recherche biomédicale (INRB) de Kinshasa à partir de 1998, et participé à la lutte contre presque toutes les épidémies d'Ebola de son pays. Il a formé des générations de médecins et de chercheurs congolais. En 2019, le Japon lui a décerné le prix Hideyo Noguchi pour l'Afrique, l'une des grandes récompenses de la médecine sur le continent.

Grâce au travail de nombreuses équipes, dont la sienne, on peut aujourd'hui se protéger d'Ebola par un vaccin et le soigner avec des anticorps. Son parcours montre qu'une idée juste peut mettre des décennies à s'imposer, et qu'on peut faire de la science de très haut niveau là où les moyens manquent.

Le savais-tu ?

  • En 1976, il a prélevé du sang de malades d'Ebola à mains nues : personne ne connaissait encore ce virus. Il pense que s'être lavé les mains à l'eau et au savon lui a sauvé la vie.
  • Le nom de l'essai clinique qu'il a codirigé, PALM, vient du kiswahili « Pamoja Tulinde Maisha », qui signifie « Ensemble, sauvons des vies ».
  • Le traitement contre Ebola né de ses travaux a été fabriqué à partir des cellules d'un survivant de l'épidémie de Kikwit de 1995.

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