Un savant dans une ville de savants
Ibn Rushd, connu en Europe sous le nom latinisé d'Averroès, naît à Cordoue en 1126, dans l'Espagne musulmane. Il est à la fois juge, médecin et philosophe : la spécialisation n'existe pas encore.
Cordoue est alors l'une des villes les plus savantes du monde, où travaillent côte à côte des lettrés musulmans, juifs et chrétiens, avec des bibliothèques que l'Europe du Nord n'a pas.
Son problème
Les textes d'Aristote, traduits en arabe, sont d'une puissance impressionnante : ils expliquent le mouvement, le vivant, la logique, la politique. Mais certaines de leurs conclusions semblent contredire les enseignements religieux.
Que faire ? Trois attitudes existaient déjà : rejeter la philosophie, rejeter la religion, ou séparer les deux sans les faire communiquer.
Ibn Rushd choisit une quatrième voie. Si Dieu est l'auteur du monde et que la raison est capable de connaître le monde, alors la raison bien conduite et la révélation bien comprise ne peuvent pas se contredire. Quand elles semblent le faire, c'est qu'on a mal raisonné, ou mal interprété le texte.
Plusieurs niveaux de lecture
De là, sa thèse la plus discutée. Un même texte religieux, dit-il, peut être lu à des niveaux différents selon les capacités du lecteur : au sens littéral pour le plus grand nombre, par des raisonnements probables pour d'autres, par démonstration rigoureuse pour ceux qui sont formés à la logique.
Cette position lui valait des ennuis de tous les côtés. Les théologiens y voyaient une mise de la philosophie au-dessus de la foi ; certains philosophes lui reprochaient de vouloir concilier l'inconciliable. Vers la fin de sa vie, il tombe en disgrâce, et une partie de ses écrits sont interdits.
Ce qu'il a transmis sans le vouloir
Son influence la plus spectaculaire s'est exercée là où il ne l'attendait pas : dans l'Europe chrétienne.
Ses commentaires d'Aristote sont traduits de l'arabe vers le latin, souvent via l'hébreu, notamment à Tolède au XIIIe siècle. Les universités européennes naissantes découvrent alors un Aristote complet, avec un mode d'emploi. Le choc est considérable : toute la philosophie médiévale européenne se construit en discutant Ibn Rushd, pour ou contre.
Il y a là un fait historique qui mérite d'être retenu tel quel : la philosophie grecque est revenue en Europe par le monde arabe. Ce n'est pas une opinion militante, c'est le trajet documenté des manuscrits.
Un débat qui n'est pas refermé
La question qu'il posait se pose encore, dans tous les pays et dans toutes les religions : que faire quand un savoir établi et une croyance semblent se contredire ?
Les réponses données aujourd'hui sont les mêmes qu'à son époque, avec d'autres mots :
- Séparer les domaines : la science dit comment le monde fonctionne, la religion dit quel sens lui donner. Chacune se tait sur le terrain de l'autre.
- Réinterpréter : lire autrement les passages qui semblent contredire un fait établi.
- Refuser le savoir au nom de la croyance.
- Refuser la croyance au nom du savoir.
Ibn Rushd choisissait clairement les deux premières. Le remarquable, dans sa position, n'est pas la réponse : c'est qu'il ait posé le problème comme un problème, à examiner, au lieu d'un camp à choisir.
Ce que son cas apprend
Trois choses, et elles dépassent largement son époque.
- Les idées circulent, et elles ne respectent pas les frontières religieuses. Un texte grec, commenté par un musulman andalou, traduit par des savants juifs, enseigné dans des universités chrétiennes : voilà comment le savoir avance réellement.
- Une pensée gênante l'est pour tout le monde à la fois. Ibn Rushd a été censuré chez lui et condamné ailleurs.
- Attribuer une civilisation à une seule religion est une erreur de fait. Cordoue au XIIe siècle démontre l'inverse dans une seule ville.
Le savais-tu ?
- La philosophie grecque est revenue en Europe par le monde arabe : les commentaires d'Ibn Rushd, traduits de l'arabe vers le latin, ont nourri les premières universités européennes.
- Ibn Rushd était à la fois juge, médecin et philosophe : la spécialisation des savoirs n'existait pas encore.
- Il a été censuré dans son propre monde et abondamment discuté dans un autre, les idées circulent mieux que leurs auteurs.
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