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Ibn Battuta, près de trente ans sur les routes du monde

Parti de Tanger, au Maroc, en 1325 pour un pèlerinage à La Mecque, Ibn Battuta n'est rentré pour de bon que vers 1354, après avoir parcouru environ 120 000 kilomètres, de l'Afrique de l'Ouest à la Chine. Le récit qu'il a dicté à son retour reste l'un des témoignages les plus précieux sur le monde du XIVe siècle, avec ses merveilles, ses exagérations et ses emprunts.

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Ibn Battuta en Égypte, tel que l’imagine Léon Benett en 1878 pour un livre de Jules Verne sur les grands voyageurs.Léon Benett · Domaine public · Wikimedia Commons

Un jeune juriste de Tanger

Ibn Battuta naît en février 1304 à Tanger, au nord du Maroc, là où la Méditerranée rejoint l'océan Atlantique. Il vient d'une famille de cadis, des juges qui appliquent le droit musulman. Il apprend le Coran par cœur et étudie le droit.

À cette époque, un immense ensemble de régions, de l'Espagne musulmane jusqu'à l'Inde et à l'Indonésie, partage une même religion, l'islam, une même langue savante, l'arabe, et des lois proches. Un homme instruit en droit peut y trouver du travail et un accueil très loin de chez lui. C'est ce qui rendra ses voyages possibles.

Parti pour La Mecque, revenu trente ans plus tard

En juin 1325, à 21 ans, il quitte Tanger, d'abord seul, pour le hajj, le pèlerinage à La Mecque, en Arabie, que tout musulman doit faire une fois dans sa vie s'il le peut. Il l'accomplit en 1326. Mais au lieu de rentrer, il continue.

Voici les grandes étapes de près de trente années de route :

  • Le Moyen-Orient : l'Égypte, la Syrie, l'Irak et la Perse (l'Iran actuel).
  • La côte de l'Afrique de l'Est : Mogadiscio, qu'il décrit comme un port très riche, puis Mombasa et Kilwa, qu'il range parmi les plus belles villes du monde. Ces villes commercent l'or et l'ivoire avec l'Arabie, la Perse et l'Inde.
  • L'Anatolie (la Turquie actuelle), puis les steppes d'Asie centrale.
  • Delhi, en Inde, où il reste environ sept ans (1334-1341) comme juge au service du sultan Muhammad Tughluq, un souverain à la fois généreux et très cruel.
  • Les Maldives, un archipel de l'océan Indien, où il devient juge principal pendant neuf mois, puis Sri Lanka.
  • La Chine, où il débarque vers 1345 dans le grand port de Quanzhou. Il admire la porcelaine, la soie que portent même les gens modestes, et la sécurité des routes.
  • L'Espagne musulmane, puis, au début des années 1350, l'empire du Mali, en Afrique de l'Ouest : il traverse le Sahara avec une caravane, rencontre le souverain Mansa Souleymane, frère du célèbre Mansa Moussa, et passe par Tombouctou. Pour en savoir plus sur cet empire : l'empire du Mali et Tombouctou.

Il rentre définitivement à Fès, au Maroc, en 1354.

Comment il y est arrivé

  • Son savoir lui sert de passeport. Partout où l'on applique le droit musulman, un juge formé est utile. À Delhi comme aux Maldives, on lui confie des fonctions importantes, et il est payé. Les savants, les communautés religieuses et les souverains l'accueillent et lui font des cadeaux.
  • Il se relève de tout. En quittant Delhi en 1341, envoyé par le sultan comme ambassadeur en Chine, il est attaqué par des bandits qui lui prennent presque tout. Au port de Calicut, dans le sud de l'Inde, une tempête coule deux navires ; il devait monter sur l'un d'eux, mais il était encore à terre. Le bateau qui portait ses affaires part sans lui. Craignant la colère du sultan s'il revient les mains vides, il fait un détour par les Maldives et Sri Lanka. Plus tard, des pirates le dépouillent encore.
  • Il regarde tout. La monnaie, la nourriture, les vêtements, la manière de gouverner, les coutumes : son récit est rempli de détails de la vie quotidienne.
  • Il voyage avec les autres. Caravanes, marins, guides, marchands : aucun voyageur de cette époque ne part vraiment seul très longtemps. Ibn Battuta suit des routes que d'autres parcouraient déjà. Pour comprendre ces réseaux : les routes commerciales.

Un livre dicté de mémoire

De retour à Fès, le sultan du Maroc, Abou Inan, lui demande de faire écrire ses aventures. Ibn Battuta les raconte à un jeune lettré, Ibn Juzayy, qui met le récit en forme. Le livre est terminé vers 1355. On l'appelle la Rihla, ce qui veut dire « le voyage ».

Ibn Battuta n'avait pas tenu de journal. Il a donc raconté, en grande partie de mémoire, des souvenirs vieux de vingt ou trente ans.

Une copie manuscrite de passages de son récit de voyage, faite au Caire en 1836.Osama Shukir Muhammed Amin FRCP(Glasg) · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Ce que la légende oublie

  • Le livre contient des emprunts. Pour décrire La Mecque, Médine et Damas, Ibn Juzayy a recopié des passages d'un autre voyageur, Ibn Jubayr, qui avait écrit plus d'un siècle plus tôt. C'était une pratique courante à l'époque, mais cela veut dire que tout n'est pas un témoignage direct.
  • Certains voyages sont mis en doute. Des historiens pensent qu'il n'est pas allé jusqu'à Pékin et qu'il a pu rapporter ce qu'on lui avait raconté. Déjà de son temps, un auteur l'a traité de menteur. Pourtant, la plupart des historiens jugent son récit globalement fiable, car beaucoup de détails ont été confirmés par d'autres sources.
  • C'est un homme de son temps. Comme beaucoup d'hommes riches de son époque, il a possédé des esclaves. Il s'est marié plusieurs fois au cours de ses voyages. Au Mali, il loue la sécurité des routes et l'ardeur des enfants à étudier, mais il critique la liberté des femmes. Ses jugements nous renseignent autant sur lui, un juriste du XIVe siècle, que sur les pays qu'il décrit.
  • Il n'a rien « découvert ». Les lieux qu'il a visités étaient habités et reliés entre eux depuis longtemps. Sa grande réussite est d'avoir raconté ce monde.

Ce qu'il a laissé

  • Une source précieuse pour les historiens. Ils s'en servent encore pour connaître l'empire du Mali, l'Afrique de l'Est, l'Inde ou les Maldives du XIVe siècle.
  • La preuve d'un monde déjà connecté. Au XIVe siècle, l'Afrique, l'Asie et l'Europe échangeaient déjà marchandises, idées et savants.
  • Une longue redécouverte. En Europe, son livre est resté presque inconnu jusqu'au XIXe siècle, et la première traduction anglaise complète n'a été achevée qu'en 1994.

Le savais-tu ?

  • Ibn Battuta aurait parcouru environ 120 000 kilomètres, soit à peu près trois fois le tour de la Terre, bien avant l'invention du train, de la voiture ou de l'avion.
  • Au port de Calicut, en Inde, il a échappé de peu à la mort : il devait embarquer sur l'un des deux navires coulés par une tempête, mais il était encore à terre.
  • Il a décrit Kilwa, une cité marchande sur une île de l'actuelle Tanzanie, comme « l'une des plus belles villes du monde ».

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