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Denis Mukwege, le médecin qui soigne les femmes et dénonce la guerre

Gynécologue à Bukavu, dans l'est de la RDC, Denis Mukwege a soigné avec son équipe des dizaines de milliers de femmes victimes de violences sexuelles pendant la guerre, puis a parcouru le monde pour exiger que cela cesse. Ce combat lui a valu une tentative d'assassinat, puis le prix Nobel de la paix 2018.

13-18 ans

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Denis Mukwege, gynécologue congolais, prix Nobel de la paix 2018.Foreign and Commonwealth Office · CC BY 2.0 · Wikimedia Commons

Un fils de pasteur à Bukavu

Denis Mukwege naît le 1er mars 1955 à Bukavu, une ville au bord du lac Kivu, dans l'est de ce qui est alors le Congo belge, aujourd'hui la République démocratique du Congo (RDC).

Son père est pasteur. Enfant, Denis l'accompagne quand il rend visite aux malades. Selon sa biographie, publiée par sa fondation sur le site du prix Nobel, il a 8 ans lorsqu'ils vont voir un garçon très gravement malade : son père prie pour lui, mais ne peut rien faire de plus. Denis décide alors de devenir médecin, et dit à son père qu'il pourra prier, mais que lui donnera des médicaments.

Devenir médecin, puis spécialiste

Il étudie la médecine au Burundi, pays voisin, puis commence à travailler à l'hôpital de Lemera, dans le Sud-Kivu. Il pense d'abord soigner les enfants. Mais il est frappé par ce que vivent les femmes des campagnes au moment d'accoucher, sans médecin spécialiste : beaucoup meurent, ou gardent des blessures graves, comme les fistules, des déchirures entre les organes qui laissent s'écouler l'urine ou les selles, et qui font souvent rejeter la femme par son entourage.

Il décide donc de se spécialiser en gynécologie-obstétrique, la médecine des femmes et des accouchements. Il part étudier en France, à Angers, puis revient dans le Sud-Kivu en 1989 et ouvre à Lemera un service consacré aux mères.

L'hôpital détruit, un autre hôpital construit

En 1996, la guerre éclate dans l'est du pays (voir les guerres du Congo). L'hôpital de Lemera est complètement détruit.

Denis Mukwege ne renonce pas. Avec l'aide d'organisations internationales, il fonde en 1999, sur un terrain vide du quartier de Panzi, à la périphérie de Bukavu, un nouvel hôpital. Il le conçoit pour les accouchements et la santé des mères. Mais, raconte la fondation Panzi, la première patiente n'est pas une femme enceinte : c'est une femme victime d'un viol d'une extrême violence.

Ce qu'il a trouvé : soigner la personne entière

Dans les guerres de l'est du Congo, des groupes armés, et parfois des soldats, utilisent le viol comme arme de guerre : pour terroriser, humilier et détruire des familles et des villages entiers. Les blessures sont à la fois physiques et invisibles.

Pendant des années, Denis Mukwege est le seul gynécologue-obstétricien de la région. Son équipe et lui deviennent des spécialistes mondiaux de la chirurgie de ces blessures. Mais il comprend vite qu'opérer ne suffit pas. L'hôpital de Panzi met au point un modèle qui réunit au même endroit :

  • les soins médicaux, dont la chirurgie ;
  • l'aide psychologique, pour surmonter le traumatisme ;
  • l'aide juridique, pour porter plainte et obtenir justice ;
  • l'aide pour reconstruire sa vie : apprendre un métier, gagner de l'argent, retrouver sa place.

Il résume cette idée en disant qu'on ne peut pas soigner seulement le doigt ou l'oreille : il faut voir la personne comme un tout.

Combien de femmes ont été aidées ? La biographie publiée au moment du Nobel, en 2018, parle de plus de 50 000 victimes de violences sexuelles ; la fondation Panzi en compte aujourd'hui plus de 91 000 depuis 1999. Les chiffres grandissent avec les années, et ils disent aussi que la violence ne s'est pas arrêtée.

Comment : apprendre, former, transmettre

Denis Mukwege n'a jamais cessé d'apprendre. Il forme des médecins et des infirmières, en lien avec d'autres hôpitaux spécialisés, comme celui des fistules d'Addis-Abeba, en Éthiopie, ou l'école de médecine de Harvard, aux États-Unis. En 2015, à 60 ans, il soutient une thèse de doctorat à l'Université libre de Bruxelles, en Belgique, sur le traitement de ces blessures, avec une technique d'opération moins lourde mise au point avec son directeur de thèse, le chirurgien Guy-Bernard Cadière. Son objectif, dit-il alors : transmettre son savoir-faire.

Parler, au risque de sa vie

Comme le rapporte sa biographie, il en vient à dire qu'on ne peut pas opérer contre la violence, qu'on ne peut que l'abolir. Il se met donc à parler partout : devant les Nations unies, dans les médias, dans les universités. Il dénonce l'impunité, c'est-à-dire le fait que les coupables ne sont presque jamais jugés, et critique le gouvernement congolais comme d'autres pays qui n'en font pas assez.

Le 25 septembre 2012, il prend la parole à l'ONU. Un mois plus tard, cinq hommes armés entrent chez lui, à Bukavu, et menacent sa famille. Son ami et garde, Joseph Bizimana, est tué. Denis Mukwege survit et part en exil en Europe avec sa femme et ses filles.

Alors se produit quelque chose d'inattendu. À Bukavu, des femmes, souvent pauvres, vendent des fruits et des légumes au marché pour lui payer son billet de retour, et promettent de se relayer pour le protéger. Touché, il revient en janvier 2013. Depuis, il vit et travaille à l'hôpital, sous protection.

Le prix Nobel de la paix 2018

Le 5 octobre 2018, le comité Nobel norvégien attribue le prix de la paix à Denis Mukwege et à Nadia Murad, une jeune femme yézidie d'Irak, enlevée et réduite en esclavage par le groupe armé État islamique, qui a choisi de témoigner publiquement. Le comité les décrit ainsi : lui est « celui qui aide », elle est « le témoin ». Tous deux sont récompensés pour leurs efforts afin de mettre fin à l'usage des violences sexuelles comme arme de guerre. Le comité rappelle aussi son principe : la justice est l'affaire de tous.

Il avait déjà reçu, entre autres, le prix des droits de l'homme des Nations unies (2008), le prix Right Livelihood (2013) et le prix Sakharov du Parlement européen (2014).

Nadia Murad et Denis Mukwege reçoivent le prix Nobel de la paix à l’hôtel de ville d’Oslo (Norvège), le 10 décembre 2018.Bair175 · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Ce que la légende oublie

  • Il n'est pas seul. Panzi, ce sont des centaines de soignants, de psychologues, de juristes, et les femmes elles-mêmes, dont le courage a fait avancer les choses.
  • La justice reste rare. Pour l'attaque de 2012, les autorités locales ont dit avoir trouvé les coupables, mais aucun procès n'a eu lieu. Des milliers de viols restent impunis.
  • Soigner ne suffit pas. Il arrive qu'une femme soignée soit de nouveau agressée. C'est pour cela qu'il demande que l'on s'attaque aux causes de la guerre, dont la lutte pour les minerais de la RDC.
  • Un passage par la politique. En octobre 2023, il se présente à l'élection présidentielle de la RDC. Selon les résultats provisoires officiels, il obtient environ 0,2 % des voix ; avec d'autres candidats, il conteste ces résultats. Qu'on approuve ou non ce choix, son travail de médecin et de défenseur des droits reste ce qui l'a fait connaître dans le monde.

Ce qu'il a laissé

  • Un modèle de soin qui ne s'arrête pas au corps, et qui inspire d'autres centres.
  • Une idée devenue une règle du droit : les violences sexuelles en temps de guerre sont des crimes de guerre. L'ONU l'a affirmé en 2008 dans une résolution de son Conseil de sécurité (voir les droits humains).
  • Un appel aux hommes : il répète que les hommes doivent eux aussi refuser la violence et en parler, parce que se taire, c'est l'accepter (voir l'égalité filles-garçons).
  • Un chemin : un enfant de Bukavu qui décide à 8 ans de soigner, qui étudie dans trois pays, qui reconstruit après la destruction de son hôpital, et qui ne s'arrête pas malgré les menaces.

Le savais-tu ?

  • Pendant son exil, en 2012, des femmes de l'est du Congo ont vendu des fruits et des légumes au marché pour lui payer son billet de retour à Bukavu.
  • En 2015, à 60 ans, après des décennies d'opérations, il a soutenu une thèse de doctorat à l'Université libre de Bruxelles.
  • Il a partagé le prix Nobel de la paix 2018 avec Nadia Murad, une jeune femme yézidie d'Irak qui avait 25 ans : le comité l'a appelé « celui qui aide » et elle « le témoin ».

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