Des livres en bambou
Il y a environ deux mille ans, la Chine est gouvernée par la dynastie des Han. Pour écrire, on utilise surtout de fines lamelles de bambou ou de bois, attachées ensemble par des ficelles. Un livre pèse lourd et prend beaucoup de place. On écrit aussi sur de la soie : elle est légère, mais très chère.
Ailleurs dans le monde, chacun se débrouille avec ce qu'il a. En Égypte, on écrit sur du papyrus, fait de fines tiges de roseau collées les unes aux autres. Autour de la Méditerranée, on utilise aussi le parchemin, une peau d'animal préparée. Ailleurs encore, on grave des tablettes d'argile, on écrit sur de l'écorce ou sur des feuilles. Pour l'histoire de l'écriture elle-même, voir L'invention de l'écriture.
Aucun de ces supports n'est à la fois léger, solide et bon marché.
Un serviteur du palais
Cai Lun naît dans le sud de la Chine, dans l'actuelle province du Hunan. On ne connaît pas l'année de sa naissance. Vers l'an 75, il entre au service du palais impérial.
C'est un eunuque : un homme qu'on a opéré pour qu'il ne puisse pas avoir d'enfants. À la cour de Chine, les eunuques servaient la famille de l'empereur, et certains devenaient très puissants.
Cai Lun monte en grade. Sous l'empereur He, il dirige les ateliers impériaux, où l'on fabrique pour le palais toutes sortes d'objets, des épées aux meubles. C'est là qu'il travaille au papier.
Ce qu'il a mis au point
En 105, Cai Lun présente à l'empereur une méthode pour fabriquer du papier. Ses ingrédients :
- l'écorce intérieure du mûrier, un arbre ;
- des déchets de chanvre, une plante dont on tire des fibres pour les cordes et les tissus ;
- de vieux chiffons ;
- de vieux filets de pêche.
On découpe ces matières, on les chauffe et on les écrase jusqu'à obtenir une pâte faite de fibres minuscules, qu'on mélange à beaucoup d'eau. On y plonge un tamis, un cadre tendu d'une toile fine : l'eau s'écoule et il reste une mince couche de fibres emmêlées. Une fois sèche, cette couche est une feuille de papier.
Le principe n'a pas changé depuis : le papier de ton cahier est toujours fait de fibres végétales emmêlées puis séchées, même si on le fabrique aujourd'hui dans d'immenses machines.
L'empereur est satisfait et récompense Cai Lun. Quelques années plus tard, en 114, il reçoit le titre de marquis, un titre de noblesse. On appellera ce papier « le papier du marquis Cai ».
Comment : faire avec ce qu'on jette
L'idée forte de Cai Lun tient moins à une invention qu'à un choix : utiliser des déchets. Des chiffons usés, des filets troués, de l'écorce : cela ne coûte presque rien et se trouve partout. Un papier fait de ces restes peut être produit en grande quantité et coûter peu. Les chiffons et les filets le rendent aussi plus solide.
Il a aussi un atout : il dirige les ateliers de l'empereur, avec des artisans habiles et des moyens. On ne sait pas quelle part du travail lui revient et quelle part revient à ces artisans, dont l'histoire n'a pas gardé les noms.
Et l'histoire ne s'arrête pas à lui. Pendant des siècles, les papetiers chinois ont essayé d'autres fibres, le rotin, puis le bambou, puis l'écorce de mûrier bouillie, pour obtenir un papier toujours meilleur et moins cher. Une invention, c'est souvent une longue suite d'améliorations.
Ce que la légende oublie
- Le papier existait avant lui. On a longtemps dit que Cai Lun avait inventé le papier. Mais les archéologues ont retrouvé en Chine des morceaux de papier bien plus anciens, faits surtout de chanvre, qui servaient par exemple à emballer des objets précieux. Le plus ancien connu, découvert en 1986 dans une tombe, est un fragment de carte du IIe siècle avant notre ère, soit plus de deux siècles avant Cai Lun. Il a donc amélioré une technique qui existait, en la rendant meilleure et moins chère.
- Une fin tragique. Après la mort de l'impératrice qu'il servait, Cai Lun se retrouve pris dans les luttes de pouvoir du palais. Accusé et convoqué par l'empereur, il met fin à ses jours en buvant du poison, sans doute en 121.
- Le voyage du papier est en partie une légende. On raconte souvent que le secret du papier est sorti de Chine en 751 : après une bataille près de la rivière Talas, en Asie centrale, une armée arabe aurait fait prisonniers des papetiers chinois et les aurait emmenés à Samarcande. Ce récit est très répandu, mais le papier est peut-être arrivé dans la région plus tôt.
Ce qu'il a laissé
Le papier a lentement fait le tour du monde : vers la Corée et le Japon, puis vers Samarcande, en Asie centrale, et Bagdad, qui devient un grand centre de fabrication. De là, il gagne l'Afrique du Nord, puis l'Europe au XIIe siècle.
Partout, il a changé la vie de ceux qui apprennent et qui écrivent : des livres plus légers et moins chers, des cahiers, des lettres, des cartes, des registres. Les grandes bibliothèques de manuscrits, comme celles de Bagdad au Moyen Âge ou de Tombouctou, au Mali, auraient été bien plus difficiles à rassembler sans lui.
Et sans papier bon marché, l'imprimerie n'aurait pas servi à grand-chose : il fallait une surface abondante sur laquelle imprimer. C'est l'histoire de Gutenberg, treize siècles plus tard.
Le savais-tu ?
- Le plus ancien morceau de papier connu est un fragment de carte retrouvé en 1986 dans une tombe chinoise : il date du IIe siècle avant notre ère, plus de deux siècles avant Cai Lun.
- En Chine ancienne, le papier a servi à faire des chapeaux, des armures renforcées, des fenêtres et, bien plus tard, les premiers billets de banque.
- Après lui, on a appelé ce nouveau papier « le papier du marquis Cai », en son honneur.
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